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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

amants dans les espaces, tout cela est large et remarquable. Certes, je ne crois pas qu'on se suicide avec
de pareils élans; mais la situation est extrême, et le poète peut intervenir sans trop blesser la vérité. Quant

à la thèse, à la souillure ineffaçable d'une première faute, au suicide employé comme une rédemption,

peut-être cette thèse a-t-elle été dans les intentions de l'auteur, mais je veux l'ignorer, pour ne pas

retomber dans mes sévérités. A quoi bon une thèse, lorsque la vie suffit? Comment M. Catulle Mendès,

qui est avant tout un homme d'art, a-t-il pu vouloir descendre jusqu'à jouer le rôle d'un avocat?

Je finirai par un étrange reproche. Pour moi, la pièce est trop bien écrite. Je veux dire qu'on y sent les
phrases presque continuellement. Le style ne consiste pas en belles images, pas plus que la peinture ne

consiste en belles couleurs. En enfilant des comparaisons ingénieuses jusqu'à demain, on n'obtiendrait

qu'une oeuvre monstrueuse et illisible. Le style est l'expression logique et originale du vrai. Dire ce qu'il

faut dire, et le dire d'une façon personnelle, tout est là. Les écrivains qui s'imaginent bien écrire parce

qu'ils enlèvent une fin de tirade à l'aide de mots poétiques, sont dans la plus déplorable erreur. Au théâtre

surtout, bien écrire, c'est écrire logiquement et fortement.

III

Ah! quelle longue, écrasante, monotone soirée, à la Porte-Saint-Martin! Je suis sorti de la première
représentation de Coq-Hardy, le drame en sept actes de M. Poupart-Davyl, brisé de fatigue,

hébété d'ennui. Certes, notre métier de critique dramatique comporte beaucoup d'indulgence; on recule

souvent devant le résumé exact de son impression. Mais qu'il me soit permis au moins une fois de ne rien

cacher, de dire ma révolte intérieure contre un de ces drames de la queue romantique, qui se moquent du

style, de la vérité et du simple bon sens.

Je ne chercherai pas à analyser la pièce dans son intrigue puérile et compliquée. Il y a là dedans un duc
de Brennes, un prince de Bretagne, que sa femme trahit au prologue, et que nous retrouvons dix ans plus

tard, simple capitaine d'aventure, sous le nom de Coq-Hardy. Naturellement, ce capitaine se trouve mêlé

à l'inévitable imbroglio historique, où sonnent les grands noms de Louis XIV, d'Anne d'Autriche, de

Mazarin, de Condé. Il va presque jusqu'à prendre le menton d'Anne d'Autriche et à tutoyer Condé. Au

dénoûment, il redevient nécessairement le duc de Brennes, il sauve Louis XIV, la monarchie, la France,

avec l'unique regret de n'avoir pas à sauver Dieu lui-même. J'oubliais de dire qu'en chemin, il retrouve sa

femme et sa fille. Inutile d'ajouter que le traître meurt, quand l'auteur n'a plus besoin de lui.

N'est-ce pas que le besoin d'un drame où l'on parlât de Mazarin se faisait absolument sentir? Comment la
statistique ne s'est-elle pas occupée encore de relever le nombre de pièces où l'on prononce le nom de

Mazarin? Un seul personnage historique a été plus exploité, le cardinal de Richelieu. Et que c'est gai, cet

éternel cours d'histoire sur Anne d'Autriche, Louis XIII, Louis XIV et les cardinaux! Quel intérêt

prodigieux et passionnant pour des spectateurs de notre époque, dans le perpétuel défilé de ces

marionnettes d'un autre âge, qui laissent, à chaque coup d'épée, couler le son de leur ventre! Comme nous

pouvons partager les joies et les douleurs de ces poupées, dont nous nous moquons si parfaitement!

Je ne parle pas de la façon odieuse dont ces drames accommodent l'histoire. Ils sont pour le peuple une
véritable école de mensonges historiques. Dans nos faubourgs, ils ont répandu les idées les plus

stupéfiantes sur les grandes figures et les grands événements qu'ils ont mis si ridiculement à la scène.

Grâce à eux, des légendes grotesques se sont formées, l'histoire apparaît aux ignorants comme une

parade, avec des paillasses richement vêtus qui tapent des pieds et qui déclament. Je ne comprends pas

comment la salle entière n'éclate pas d'un fou rire, en face des monstrueux pantins qu'on lui présente sous

des noms retentissants.

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