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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

romain, ce décor large et à style sévère, ces personnages aux draperies de couleur tendre, me reposaient
du carnaval romantique, des guenilles et des armures du moyen âge. Vraiment, les femmes sont

adorables, les cheveux cerclés d'or, les bras nus, dans ces étoffes souples, où leur corps libre roule si

voluptueusement. Puis, j'attrapais par-ci par-là un bout de vers assez mal rimé, mais d'une musique

sonore et éclatante. Enfin, je ne m'ennuyais pas, j'attendais de comprendre sans trop d'impatience.

Au milieu du premier acte, cependant, comme j'étais de plus en plus attentif, j'ai commencé à éprouver
une légère douleur aux tempes. Une consternation peu à peu m'envahissait, car je ne comprenais toujours

pas, malgré mes efforts. J'avais beau ouvrir les oreilles, tendre l'esprit, répéter tout bas les mots que je

saisissais, le sens m'échappait, les paroles tombaient comme des bruits qui s'envolaient, avant d'avoir

formé des phrases. Maintenant, la pesanteur des tempes me gagnait le crâne et me roidissait le cou.

Alors, l'ennui est arrivé, d'abord discret, un léger bâillement dissimulé entre les doigts, une envie sourde
de penser à autre chose; puis, il s'est élargi, il est devenu immense, insondable, sans borne. Oh! l'ennui

sans espoir, l'ennui écrasant qui descend dans chaque membre, dont on sent le poids dans les mains et

dans les pieds! Et impossible d'échapper à ce lent écrasement, les personnages s'imposent; on les hait, on

voudrait les supprimer, mais leur voix est comme un flot entêté qui bat, qui entame et qui noie les têtes

les plus dures; même quand on baisse les yeux pour ne plus les voir, on les sent, ou croit les avoir sur les

épaules. Un malheur public, un deuil, sont moins lourds.

Ce qui me consternait surtout, c'était Séphare, le prêtre d'Isis. Pourquoi un prêtre d'Isis? Sans doute
l'auteur avait mis là-dessous le sens philosophique de son oeuvre. La pièce restait tellement

incompréhensible, qu'elle devait cacher quelque vérité supérieure. Les scènes se déroulaient: je songeais

aux hypogées, aux pyramides, aux secrets que le Nil roule dans ses eaux boueuses. Je me sentais très

bête, je tournais à l'ahurissement. Lorsqu'on s'est mis à chanter, j'ai eu l'envie ardente de me sauver, parce

que tout espoir de comprendre s'en allait décidément. Mais j'étais trop engourdi; j'appartenais à l'ennui

vainqueur.

J'ai promis de tirer des enseignements de cette histoire. Le premier est que la tentative de M. Talray reste
en elle-même excellente, et qu'on ne saurait trop engager les auteurs riches à l'imiter. Mais le point sur

lequel je veux surtout insister est que, désormais, les gens du monde devront avoir pour les simples

écrivains quelque respect; car, si j'ai vu parfois des écrivains ressembler à des princes dans un salon, je

n'ai jamais vu un homme du monde qui ne se rendît parfaitement ridicule, en écrivant un roman ou une

pièce de théâtre.

Certes, je le répète, je ne veux en aucune façon décourager M. Talray. La distraction qu'il a choisie est
louable. Ses vers sont médiocres, mais pleins de bonne volonté. Puis, j'aurais peur d'enlever leur dernière

planche de salut aux théâtres menacés de faillite. Les auteurs sont rares qui consentent à payer chèrement

leurs chutes. En somme, des pièces comme Spartacus ne font de mal à personne. On sait de

quelle façon on doit les prendre. M. Talray lui-même, si son échec le contrarie, peut dire à ses amis qu'il

a simplement voulu tenir une gageure. Mon Dieu! oui, il aurait parié, après un déjeuner de garçons,

d'ennuyer le public et d'ahurir la critique; et son pari serait gagné, oh! bien gagné!

LE DRAME

I

On nous a donné des détails touchants sur M. Paul Delair. Il aurait trente-sept ans, il serait sans fortune et
aurait dû prendre sur ses nuits pour écrire Garin, le drame en vers joué à la Comédie-Française;

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