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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

poète lyrique. Il fabrique ses hexamètres en homme consciencieux qui tient à être correct; parfois, il
rencontre un beau vers, et c'est tout. Aucun souci de décrocher les étoiles. Oserai-je l'avouer? cela ne me

fâche pas outre mesure. Il n'est pas poète comme nous l'entendons depuis une cinquantaine d'années; eh

bien, il n'est pas poète, c'est entendu. Mettons qu'il écrit en prose. Ce qui me blesse davantage, c'est

l'amphigouri classique dans lequel il se noie, et j'arrive ici à la seule querelle que je veuille lui faire.

Comment se fait-il qu'un jeune homme de trente-quatre ans, dit-on, un écrivain qui paraît avoir une vaste
ambition, puisse ainsi claquemurer son vol dans une formule devenue grotesque? Je ne lui conseille pas,

ah! certes, non! de tomber dans l'autre formule, la formule romantique, peut-être plus grotesque encore;

mais je fais appel à toute sa jeunesse, à toute son ambition, et je le supplie d'ouvrir les yeux à la vérité

moderne. Il y a une place à prendre, une place immense, écrire la tragédie bourgeoise contemporaine, le

drame réel qui se joue chaque jour sous nos yeux. Cela est autrement grand, vivant et passionnant, que

les guenilles de l'antiquité et du moyen âge. Pourquoi va-t-il s'essouffler et fatalement se rapetisser dans

un genre mort? Pourquoi ne tente-t-il pas de renouveler notre théâtre et de devenir un chef, au lieu de

patauger dans le rôle de disciple? Il a de la volonté et une véritable largeur de vol. C'est ce qu'il faut avoir

pour aborder le vrai, au-dessus des écoles et du raffinement des artistes simplement ciseleurs.

II

La tragédie en quatre actes et en vers, Spartacus, que M. Georges Talray vient de faire jouer à
l'Ambigu, a une histoire qu'il est bon de conter pour en tirer des enseignements.

L'auteur, m'a-t-on dit, est un homme riche, bien apparenté, qui a été mordu de la passion du théâtre,
comme d'autres heureux de ce monde sont mordus de la passion du jeu, des femmes ou des chevaux.

Certes, on ne saurait trop le féliciter et l'encourager.

Un homme qui s'ennuie et qui songe à écrire des tragédies en quatre actes, lorsqu'il pourrait donner des
hôtels à des danseuses, est à coup sûr digne de tous les respects. Pouvoir être Mécène et consentir à

devenir Virgile, voilà qui dénote une noble activité d'esprit, un souci des amusements les plus dignes et

les plus élevés.

Naturellement, M. Talray entend être maître absolu dans le théâtre où on le joue. Quand on a le moyen de
mettre ses pièces dans leurs meubles, on serait bien sot de les loger en garni à la Comédie-Française ou à

l'Odéon. Cela explique pourquoi M. Talray s'est adressé une première fois au théâtre-Déjazet, et la

seconde fois à l'Ambigu. Seules les méchantes langues laissent entendre que M. Perrin et M. Duquesnel

auraient pu refuser ses pièces, fruits d'un noble loisir. M. Talray veut simplement passer de son salon sur

la scène, sans quitter son appartement; et, s'il n'a pas bâti un théâtre, c'est que le temps a dû lui manquer.

Il cherche donc une salle à louer, accepte le premier théâtre en déconfiture qui se présente, en se disant

que les chefs-d'oeuvre honorent les planches les plus encanaillées.

Une légende s'est formée sur la façon magnifique dont il s'est conduit au théâtre-Déjazet. Il s'agissait
seulement d'un petit acte, je crois; et les ouvreuses elles-mêmes ont reçu en cadeau des bonnets neufs. A

l'Ambigu, la solennité s'élargit. Songez donc! une tragédie en quatre actes, quelque chose comme

dix-huit cents vers! Aussi le bruit s'est-il répandu que le directeur a demandé au poète quinze mille

francs, pour jouer sa pièce quinze fois; je ne parle pas des décors, des costumes, des accessoires. Les

chiffres ne sont peut-être pas exacts; mais il n'en est pas moins certain que l'auteur paye les frais et

présente son oeuvre au public, directement, sans l'avoir soumise au jugement de personne.

Ah! c'est le rêve, et les gens très riches peuvent seuls se permettre une pareille tentative. J'ai entendu

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