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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

possible, tout en laissant, bien entendu, le tempérament particulier de l'observateur libre de se manifester
ensuite dans les oeuvres comme bon lui semble.

M. Henry Fouquier, du moment que je n'entends pas modifier le fond éternel des choses, est plein de
dédain. Il voudrait peut-être, pour se déclarer satisfait, me voir créer le monde une seconde fois. Ma

tâche lui semble modeste, si je ne m'attaque qu'aux moyens d'expression. A quoi veut-il donc que je

m'attaque, à la terre ou au ciel? Mais, les moyens d'expression, c'est tout le domaine de la critique; le

reste ne saurait nous regarder. Enfin, il prétend que j'enfonce les portes ouvertes. Toujours le même

espoir déçu de me voir faire quelque chose d'extraordinaire. Mon Dieu! non, je n'ai pas de rocher où je

pontifie et prophétise. Je ne tutoie pas Dieu. Je ne suis qu'un homme du siècle. Quant aux portes, elles

sont, il est vrai, sinon ouvertes, du moins entr'ouvertes. Un battant tient encore, selon moi; j'y donne mon

petit coup de cognée. Que chacun fasse comme moi, et le passage sera plus large.

Revenons au théâtre. Si dans le roman le triomphe du naturalisme est complet, je constate
malheureusement qu'il n'en est pas de même sur notre scène française. Je ne rentrerai pas dans ce que j'ai

dit vingt fois à ce sujet. L'autre jour, en répondant à M. Sarcey, j'ai, une fois de plus, donné mes

arguments. Pour M. Henry Fouquier, il se déclare absolument satisfait; notre théâtre contemporain

l'enchante, il le trouve supérieur. Pour me convaincre, il m'envoie assister aux Fourchambault;

j'ai vu la pièce, j'en ai dit mon sentiment, et il est inutile que j'y revienne. Il n'y aurait qu'un moyen de me

prouver que la formule naturaliste a donné au théâtre tout ce qu'elle doit donner: ce serait de poser en

face de Balzac un auteur dramatique de sa taille, ce serait de me nommer une série de pièces qui se

tiennent debout devant la Comédie humaine.

Si vous ne pouvez pas établir cette comparaison, c'est qu'à notre époque le roman est supérieur et et que
le drame est inférieur. J'attends le génie qui achèvera au théâtre l'évolution commencée. Vous êtes

satisfait de notre littérature dramatique actuelle, je ne le suis pas, et j'expose mes raisons. Plus tard, on

saura bien lequel de nous deux se trompait.

Ce que j'abandonne volontiers à l'esprit si fin de M. Henry Fouquier, ce sont mes pièces sifflées. Là, il
triomphe aisément, ayant l'apparence des faits pour lui. Il a bien lu dans mes pièces et dans mes préfaces

des choses que je n'y ai jamais écrites; mettons cela sur le compte de son ardeur à me convaincre. C'est

chose entendue, mes pièces ne valent absolument rien; mais en quoi mon manque de talent touche-t-il la

question du naturalisme au théâtre? Un autre prendra la place, voilà tout.

III

M. de Lapommeraye est un conférencier aimable, spirituel, d'une élocution prodigieusement facile. La
première fois que je l'ai entendu, je suis resté stupéfait de toutes les grâces dont il a semé ses paroles. Il

paraît adoré de son public, devant lequel il lui sera toujours très facile d'avoir raison contre moi.

Dans une de ses dernières conférences, à laquelle j'assistais, il a constaté d'abord la crise que nous
traversons, l'effarement où se trouvent nos auteurs dramatiques, en ne sachant quelles pièces ils doivent

faire pour réussir. Et il a déclaré qu'il allait élucider la question et indiquer la formule de l'art de demain.

Là-dessus, je suis devenu tout oreille, car ce problème ainsi posé m'intéressait singulièrement. Je

tâtonnais encore, j'allais donc mettre enfin la main sur la vérité. Mais j'ai été bien désillusionné, je

l'avoue. Le conférencier, après des digressions brillantes, après avoir opposé l'idéalisme au naturalisme, a

conclu que les auteurs dramatiques devaient tendre vers le grand art. Vraiment, nous voilà bien

renseignés, et c'est là une trouvaille merveilleuse!

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