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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

tempéraments différents l'avaient appuyée de leurs chefs-d'oeuvre. Aussi, la voyons-nous s'imposer
longtemps encore, même lorsque des talents de second ordre ne produisent plus que des oeuvres

inférieures. Elle avait la force acquise, elle continuait d'ailleurs à être l'expression littéraire de la société

du temps, et rien n'aurait pu la renverser, si la société elle-même n'avait pas disparu. Après la Révolution,

après cette perturbation profonde qui allait tout transformer et accoucher d'un monde nouveau, la tragédie

agonise pendant quelques années encore. Puis, la formule craque et le Romantisme triomphe, une

nouvelle formule s'affirme. Il faut se reporter à la première moitié du siècle, pour avoir le sens exact de

ce cri de liberté. La jeune société était dans le frisson de son enfantement. Les esprits surexcités,

dépaysés, élargis violemment, restaient secoués d'une lièvre dangereuse et le premier usage de la liberté

conquise était de se lamenter, de rêver les aventures prodigieuses, les amours surhumains. On bâillait aux

étoiles, l'on se suicidait, réaction très curieuse contre l'affranchissement social qui venait d'être proclamé

au prix de tant de sang. Je m'en tiens à la littérature dramatique, je constate que le romantisme fut au

théâtre une simple émeute, l'invasion d'une bande victorieuse, qui entrait violemment sur la scène,

tambours battants et drapeau déployé. Dans cette première heure, les combattants songèrent surtout à

frapper les esprits par une forme neuve; ils opposèrent une rhétorique à une rhétorique, le moyen âge à

l'antiquité, l'exaltation de la passion à l'exaltation du devoir. Et ce fut tout, car les conventions scéniques

ne firent que se déplacer, les personnages restèrent des marionnettes autrement habillées, rien ne fut

modifié que l'aspect extérieur et le langage. D'ailleurs, cela suffisait pour l'époque. Il fallait prendre

possession du théâtre au nom de la liberté littéraire, et le romantisme s'acquitta de ce rôle insurrectionnel

avec un éclat incomparable. Mais qui ne comprend aujourd'hui que son rôle devait se borner à cela.

Est-ce que le romantisme exprime notre société d'une façon quelconque, est-ce qu'il répond à un de nos

besoins? Évidemment, non. Aussi est-il déjà démodé, comme un jargon que nous n'entendons plus. La

littérature classique qu'il se flattait de remplacer, a vécu deux siècles, parce qu'elle était basée sur l'état

social; mais lui, qui ne se basait sur rien, sinon sur la fantaisie de quelques poètes, ou si l'on veut sur une

maladie passagère des esprits surmenés par les événements historiques, devait fatalement disparaître avec

cette maladie. Il a été l'occasion d'un magnifique épanouissement lyrique; ce sera son éternelle gloire.

Seulement, aujourd'hui que l'évolution s'accomplit tout entière, il est bien visible que le romantisme n'a

été que le chaînon nécessaire qui devait attacher la littérature classique à la littérature naturaliste.

L'émeute est terminée, il s'agit de fonder un État solide. Le naturalisme découle de l'art classique, comme

la société actuelle est basée sur les débris de la société ancienne. Lui seul répond à notre état social, lui

seul a des racines profondes dans l'esprit de l'époque; et il fournira la seule formule d'art durable et

vivante, parce que cette formule exprimera la façon d'être de l'intelligence contemporaine. En dehors de

lui, il ne saurait y avoir pour longtemps que modes et fantaisies passagères. Il est, je le dis encore,

l'expression du siècle, et pour qu'il périsse, il faudrait qu'un nouveau bouleversement transformât notre

monde démocratique.

Maintenant, il reste à souhaiter une chose: la venue d'hommes de génie qui consacrent la formule
naturaliste. Balzac s'est produit dans le roman, et le roman est fondé. Quand viendront les Corneille, les

Molière, les Racine, pour fonder chez nous un nouveau théâtre? Il faut espérer et attendre.

III

Le temps semble déjà loin où le drame régnait en maître. Il comptait à Paris cinq ou six théâtres
prospères. La démolition des anciennes salles du boulevard du Temple a été pour lui une première

catastrophe. Les théâtres ont dû se disséminer, le public a changé, d'autres modes sont venues. Mais le

discrédit où le drame est tombé provient surtout de l'épuisement du genre, des pièces ridicules et

ennuyeuses qui ont peu à peu succédé aux oeuvres puissantes de 1830.

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