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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

soi, parce qu'au moins on n'a plus à craindre que ta tendresse.

Et comment voulez-vous que les journaux gardent la mesure, lorsqu'un maître du théâtre contemporain
tel que M. Emile Augier perd lui-même toute logique? Je dirai jusqu'au bout ce que je pense, puisque me

voilà lancé. On nous a raconté comme quoi M. Augier avait insisté auprès de M. Perrin pour donner le

rôle de Clorinde à madame Sarah Bernhardt; M. Perrin aurait préféré madame Croizette; mais l'auteur

exigeait madame Sarah Bernhardt, dont le talent sans doute lui semblait préférable. Dès lors, quelle est

notre stupeur de lire, dans la lettre écrite par M. Augier, ces deux phrases que je détache: «Je maintiens

qu'elle a joué aussi bien qu'à son ordinaire, avec les mêmes défauts et les mêmes qualités, où l'art n'a rien

à voir... Soyons donc indulgents pour cette incartade d'une jolie femme, qui pratique tant d'arts différents

avec une égale supériorité, et gardons nos sévérités pour des artistes moins universels et plus sérieux».

Mais, dans ce cas, pourquoi M. Augier a-t-il voulu absolument confier le rôle de Clorinde à madame

Sarah Bernhardt? Si «l'art n'a rien à voir» chez cette comédienne, s'il y a, à la Comédie-Française, des

artistes «moins universels et plus sérieux», encore un coup pourquoi diable l'auteur a-t-il fait un si

mauvais choix? Je ne saurais m'arrêter à cette idée que M. Augier a choisi madame Sarah Bernhardt

parce qu'elle faisait recette; cette supposition serait indigne. Il y a donc manque de logique. On ne lâche

pas de la sorte, en faisant de l'esprit, une artiste au talent de laquelle on a cru.

Le coup de folie est général, et il part de haut. Je ne puis m'arrêter à toutes les sottises qu'on écrit. Ainsi,
on parle du tort que le départ de madame Sarah Bernhardt fait à M. Augier. Quelle est cette plaisanterie?

Dans huit jours, lorsque madame Croizette reprendra le rôle, elle aura un succès écrasant, et

l'Aventurière bénéficiera de tout le tapage fait; c'est, comme on dit, un lançage superbe. Le tort

fait à la Comédie-Française est plus réel; il est certain que madame Sarah Bernhardt laisse un grand vide.

Pourtant, la demande de trois cent mille francs de dommages et intérêts me paraît un peu raide. Un

arrangement serait seul raisonnable. Mais allez donc parler raison, quand les têtes sont fêlées à ce point!

Il faut laisser faire le temps. Je me plais à croire que, lorsque tout ce tapage sera calmé, madame Sarah

Bernhardt rentrera comme pensionnaire à la Comédie-Française, où l'on n'aura pu la remplacer, parce

qu'elle est avant tout une nature. Alors, de part et d'autre, on s'étonnera d'une alerte si chaude. Ce sont là

brouilles d'amoureux.

Du reste, vous savez que, le mois prochain, je m'attends à ce qu'on acquitte Ménesclou, au milieu de
l'attendrissement de tout Paris. Pensez donc, le pauvre jeune homme, il y a huit jours qu'on le traite de

monstre: ça finit par le rendre sympathique. Puis, en voilà assez avec la petite Deu et sa famille; la mère a

parlé au cimetière, c'est du cabotinage. Encore une culbute, pleurons sur Ménesclou!

POLÉMIQUE

I

Mon confrère, M. Francisque Sarcey, a bien voulu discuter mes opinions en matière d'art dramatique. Je
ne répondrai pas aux critiques qui me sont personnelles; je lui appartiens, il me juge comme il me

comprend, c'est parfait. Mais je me permettrai de répondre aux parties de son article qui traitent de

questions générales. Le mieux, pour s'entendre, est encore de s'expliquer.

Remarquez que, dans toute polémique, une bonne moitié de la divergence des opinions provient de
malentendus. Je dis blanc, on entend noir. Je raisonne d'après un ensemble d'idées où tout se tient, on

détache un alinéa et on lui donne un sens auquel je n'ai jamais songé. De cette façon, on peut marcher des

années côte à côte sans se comprendre. Revenons donc sur tout cela, puisque je n'ai pas réussi à être clair.

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