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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

madame Sarah Bernhardt, d'avoir fait courir sur elle une légende diabolique, de s'être mêlé de toutes ses
affaires privées et publiques en tranchant bruyamment les questions dont elle était seule juge, d'avoir

occupé le monde de sa personne, de son talent et de ses oeuvres, pour lui crier un jour: «A la fin, tu nous

ennuies, tu fais trop de bruit; tais-toi.» Eh! taisez-vous, si cela vous fatigue de vous entendre!

Voilà ce que j'avais à dire. C'est un simple procès-verbal. Je n'attaque pas la presse à informations, qui
m'amuse et qui me donne des documents. Je crois qu'elle est une conséquence fatale de notre époque

d'enquête universelle. Elle travaille, plus brutalement que nous, et en se trompant souvent, à l'évolution

naturaliste. Il faut espérer qu'un jour elle aura l'observation plus juste et l'analyse plus nette, ce qui ferait

d'elle une arme d'une puissance irrésistible En attendant, je lui demande simplement de ne pas prêter le

fracas de son allure aux gens qu'elle emporte dans sa course, quitte à leur casser les reins, s'ils viennent à

tomber.

VI

Je dirai ce que je pense de l'aventure qui affole Paris en ce moment. Il s'agit de la démission de madame
Sarah Bernhardt, et de la fêlure stupéfiante qu'elle a déterminé dans le crâne des gens.

Déjà, à propos du procès de Marie Bière, j'avais été étonné des sautes de l'opinion publique. On se
souvient des termes crus dans lesquels le Paris sceptique jugeait l'héroïne du drame, avant l'ouverture des

débats. L'affaire vient en cour d'assises, et tout Paris se passionne pour la jeune femme; on la défend, on

la plaint, on l'adore; si bien que, si le tribunal l'avait condamnée, on lui aurait certainement jeté des

pommes cuites. Elle est acquittée, et tout de suite, du soir au lendemain, on retombe sur elle, on la rejette

au ruisseau, avec une rudesse incroyable; ce n'est plus qu'une gredine, on lui conseille de disparaître.

Sans doute, une analyse exacte nous donnerait les causes de ces mouvements contraires et si précipités.

Mais, pour les braves gens qui regardent en simples curieux le spectacle de la vie, quel joli peuple de

pantins nous faisons!

Je me suis tenu à quatre pour ne pas parler en son temps de cette affaire. Elle était un exemple si décisif
de roman expérimental! Voilà une histoire bien banale, une histoire comme il y en a cent mille à Paris:

une femme prend pour amant un monsieur fort correct, un galant homme, dont elle a un enfant, et qui la

quitte, ennuyé de sa paternité, après avoir eu l'idée plus ou moins nette d'un avortement. On coudoie cela

sur les trottoirs, et personne ne songe même à tourner la tête. Mais attendez, voici l'expérience qui se

pose: Marie Bière, de tempérament particulier, produit d'une hérédité dont il a été question dans les

débats, tire un coup de pistolet sur son amant; et, dès lors, ce coup de pistolet est comme la goutte d'acide

sulfurique que le chimiste verse dans une cornue, car aussitôt l'histoire se décompose, le précipité a lieu,

les éléments primitifs apparaissent. N'est-ce pas merveilleux? Paris s'étonne qu'un galant homme fasse

des enfants et ne les aime pas; Paris s'étonne que l'avortement soit à la porte de tous les concubinages.

Ces choses ont lieu tous les jours, seulement il ne les voit pas, il ne s'y arrête pas; il faut que l'expérience

les montre violemment, que le coup de pistolet parte, que la goutte d'acide tombe, pour qu'il reste

stupéfait lui-même de sa pourriture en gants blancs. Delà, cette grosse émotion, en face d'une aventure

tellement commune, qu'elle en est bête.

Nous avons eu aussi un joli exemple de fêlure avec le fameux Nordenskiold.

Pendant huit jours, tout a été pour Nordenskiold, une réception princière, des arcs de triomphe, des galas,
des hommages enthousiastes dans la presse. Il semblait que le voyageur eût découvert une seconde fois

l'Amérique. Puis, brusquement, le vent a tourné, Nordenskiold n'avait rien découvert du tout; un simple

charlatan qui avait fait une promenade à Asnières, un pitre auquel on reprochait les dîners qu'on lui avait

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