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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

justement les pièces d'analyse et de caractère ne supportent pas une interprétation médiocre, on la siffle.
C'est une oeuvre enterrée. Il est vrai que nous sommes singulièrement difficiles, nous voudrions des

artistes jeunes, jolies, très intelligentes, profondément originales. En un mot, nous tous qui travaillons

pour l'avenir, nous demandons des comédiennes de génie.

V

Le cas de madame Sarah Bernhardt me paraît des plus intéressants et des plus caractéristiques. Je n'ai pas
à prendre la défense de la grande artiste, que son talent défendra suffisamment. Mais je ne puis résister au

besoin d'étudier, à son sujet, ce fameux besoin de réclame qui affole notre époque, selon les

chroniqueurs.

D'abord, posons nettement les situations. Madame Sarah Bernhardt est accusée d'être dévorée d'une
fièvre de publicité. A entendre les chroniqueurs et les reporters de notre presse parisienne, elle ne dit pas

une parole, ne risque pas un acte, sans en calculer à l'avance le retentissement. Non contente d'être une

comédienne adorée du public, elle a cherché à se singulariser en touchant à la sculpture, à la peinture, à la

littérature. Enfin, on en est venu à dire que, tout à fait affolée par sa rage de réclame, compromettant la

dignité de la Comédie-Française, elle avait fini par se montrer à Londres, vêtue en homme, pour un franc.

Quant aux chroniqueurs et aux reporters qui dressent aujourd'hui ce réquisitoire, ils prennent des attitudes
de moralistes affligés. Ils pleurent sur ce beau talent qui se compromet. Ils menacent la comédienne de la

lassitude du public et lui font entendre que, si elle fait encore parler d'elle d'une façon désordonnée, on la

sifflera. En un mot, eux qui sont les seuls coupables de tout ce bruit, ils déclarent que si le bruit continue,

c'en est fait de madame Sarah Bernhardt; et le plus comique, c'est que, précisément, ils continuent

eux-mêmes le bruit.

J'ai lu avec attention les derniers articles de M. Albert Wolff, dans le Figaro. M. Albert Wolff est
un écrivain de beaucoup d'esprit et de raison; mais il «s'emballe» aisément. Quand il croit être dans la

vérité, il pousse sa thèse à l'aigu; et vous devinez quelle besogne, s'il est dans l'erreur. Beaucoup d'autres

ont parlé comme lui de madame Sarah Bernhardt. Mais je m'adresse à lui, parce qu'il a une réelle

puissance sur le public.

Voyons, de bonne foi, croit-il à cet amour enragé de madame Sarah Bernhardt pour la réclame? Ne
s'avoue-t-il pas que, si madame Sarah Bernhardt aime aujourd'hui à entendre parler d'elle, la faute en est

précisément à lui et à ses confrères qui ont fait autour d'elle un tapage si énorme? Ne voit-il pas enfin

que, si notre époque est tapageuse, avide de boniments, dévorée par la publicité à outrance, cela vient

moins des personnalités dont on parle que du vacarme fait autour de ces personnalités par la presse à

informations. Examinons cela tranquillement, sans passion, uniquement pour trouver la vérité, en nous

appuyant sur le cas de madame Sarah Bernhardt.

Qu'on se rappelle ses débuts. Ils furent assez difficiles. Le Passant, tout d'un coup, la mit en
lumière. Il y a de cela une dizaine d'années. Dès ce jour-là, la presse s'empara d'elle, et ce fut surtout de

sa maigreur dont il fut question. Je crois que cette maigreur fit alors pour sa réputation beaucoup plus que

son talent. Pendant dix années, on n'a pu ouvrir un journal sans trouver une plaisanterie sur la maigreur

de madame Sarah Bernhardt. Elle était surtout célèbre parce qu'elle était maigre. M. Albert Wolff

pense-t-il que madame Sarah Bernhardt s'était fait maigrir pour qu'on parlât d'elle? J'imagine qu'elle a dû

être souvent blessée par ces bons mots d'un goût douteux; ce qui exclut l'idée qu'elle payait des gens pour

les publier.

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