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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

La troupe qui donne la réplique à Salvini est très suffisante. Ce que j'ai beaucoup remarqué, c'est la façon
convaincue dont jouent ces comédiens italiens. Pas une fois, ils ne regardent le public. La salle ne semble

point exister pour eux. Quand ils écoutent, ils ont les yeux fixés sur le personnage qui parle, et quand ils

parlent, ils s'adressent bien réellement au personnage qui écoute. Aucun d'eux ne s'avance jusqu'au trou

du souffleur, comme un ténor qui va lancer son grand air. Ils tournent le dos à l'orchestre, entrent, disent

ce qu'ils ont à dire et s'en vont, naturellement, sans le moindre effort pour retenir les yeux sur leurs

personnes. Tout cela semble peu de chose, et c'est énorme, surtout pour nous, en France.

Avez-vous jamais étudié nos acteurs? La tradition est déplorable sur nos théâtres. Nous sommes partis de
l'idée que le théâtre ne doit avoir rien de commun avec la vie réelle. De là, cette pose continue, ce

gonflement du comédien qui a le besoin irrésistible de se mettre en vue. S'il parle, s'il écoute, il lance des

oeillades au public; s'il veut détacher un morceau, il s'approche de la rampe et le débite comme un

compliment. Les entrées, les sorties sont réglées, elles aussi, de façon à faire un éclat. En un mot, les

interprètes ne vivent pas la pièce; ils la déclament, ils tâchent de se tailler chacun un succès personnel,

sans se préoccuper le moins du monde de l'ensemble.

Voilà, en toute sincérité, mes impressions. Je me suis mortellement ennuyé à Macbeth, et je suis
sorti, ce soir là, sans opinion nette sur Salvini. Dans la Mort civile, Salvini m'a transporté; je m'en

suis allé étranglé d'émotion. Certes, l'auteur de ce dernier drame, M. Giacometti, ne doit pas avoir la

prétention d'égaler Shakespeare. Son oeuvre, au fond, est même médiocre, malgré la belle nullité de la

formule. Seulement, elle est de mon temps, elle s'agite dans l'air que je respire, elle me touche comme

une histoire qui arriverait à mon voisin. Je préfère la vie à l'art, je l'ai dit souvent. Un chef-d'oeuvre glacé

par les siècles n'est en somme qu'un beau mort.

IV

Je me souviens d'avoir assisté à la première représentation de l' Idole. On comptait peu sur la
pièce, on était venu au théâtre avec défiance. Et l'oeuvre, en effet, avait une valeur bien médiocre. Les

premiers actes surtout étaient d'un ennui mortel, mal bâtis, coupés d'épisodes fâcheux. Cependant, vers la

fin, un grand succès se dessina. On put étudier, en cette occasion, la toute-puissance d'une artiste de

talent sur le public. Madame Rousseil, non seulement sauva l'oeuvre d'une chute certaine, mais encore lui

donna un grand éclat.

Elle s'était ménagée pendant les premiers actes, montrant une froideur calculée; puis, au quatrième acte,
sa passion éclata avec une fougue superbe qui enleva la foule. Je me rappelle encore l'ovation qu'on lui

fit. Elle était méritée, tout le succès lui était dû. Des difficultés s'élevèrent, je crois, entre les acteurs et le

directeur, et la pièce disparut de l'affiche, mais j'aurais été étonné si elle avait fait de l'argent, comme je le

serais encore si elle en faisait aujourd'hui. Elle n'est vraiment pas assez d'aplomb; madame Rousseil,

malgré ses fortes épaules, ne saurait la tenir longtemps debout. Il y aurait toute une étude à écrire à

propos de ces succès personnels des artistes, qui trompent souvent le public sur le mérite véritable d'une

oeuvre. Ce qui est consolant pour la dignité des lettres, c'est qu'une oeuvre ainsi soutenue par le talent

d'un artiste, n'a jamais qu'une vogue temporaire, et qu'elle disparaît fatalement avec son interprète.

J'ai également assisté à la première représentation de Froufrou, bien que je ne fisse pas alors de
critique dramatique. Desclée se trouvait dans tout son triomphe de grande artiste. Ici, l'oeuvre était une

peinture charmante d'un coin de notre société; les premiers actes surtout offraient les détails d'une

observation très fine et très vraie; j'aimais moins la fin qui tournait au larmoyant. Cette pauvre Froufrou

était en vérité trop punie; cela serrait inutilement le coeur et terminait cette série de tableaux parisiens par

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