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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

dix-septième siècle. Mais nous avons encore une voix de théâtre, une récitation fausse très sensible et très
fâcheuse. Tout le mal vient de ce que la plupart des critiques érigent les traditions en un code immuable;

ils ont trouvé le théâtre dans un certain état, et au lieu de regarder l'avenir, de juger par les progrès

accomplis les progrès qui s'accomplissent et qui s'accompliront, ils défendent avec entêtement ce qui

reste des conventions anciennes, en jurant que ce reste est d'une nécessité absolue. Demandez-leur

pourquoi, faites-leur remarquer le chemin parcouru, ils ne donneront aucune raison logique, ils

répondront par des affirmations basées justement sur l'état de choses qui est en train de disparaître.

Pour la diction, le mal vient donc de ce que ces critiques admettent une langue de théâtre. Leur théorie
est qu'on ne doit pas parler sur les planches comme dans l'existence quotidienne; et, pour appuyer cette

façon de voir, ils prennent des exemples dans la tradition, dans ce qui se passait hier et dans ce qui se

passe aujourd'hui encore, sans tenir compte du mouvement naturaliste dont l'ouvrage de M. Jullien nous

permet de constater les étapes. Comprenez donc qu'il n'y a pas absolument de langue de théâtre; il y a eu

une rhétorique qui s'est affaiblie de plus en plus et qui est en train de disparaître, voilà les faits. Si vous

comparez un instant la déclamation des comédiens sous Louis XIV à celle de Lekain, et si vous

comparez la déclamation de Lekain à celle des artistes de nos jours, vous établirez nettement les phases

de la mélopée tragique aboutissant à notre recherche du ton juste et naturel, du cri vrai. Dès lors, la

langue de théâtre, cette langue plus sonore, disparaît. Nous allons à la simplicité, au mot exact, dit sans

emphase, tout naturellement. Et que d'exemples, si je ne devais me borner! Voyez la puissance de

Geoffroy sur le public, tout son talent est dans sa nature; il prend le public parce qu'il parle à la scène

comme il parle chez lui. Quand la phrase sort de l'ordinaire, il ne peut plus la prononcer, l'auteur doit en

chercher une autre. Voilà la condamnation radicale de la prétendue langue de théâtre. D'ailleurs, suivez la

diction d'un acteur de talent, et étudiez le public: les applaudissements partent, la salle s'enthousiasme,

lorsqu'un accent de vérité a donné aux mots prononcés la valeur exacte qu'ils doivent avoir. Tous les

grands triomphes de la scène sont des victoires sur la convention.

Hélas! oui, il y a une langue de théâtre: ce sont ces clichés, ces platitudes vibrantes, ces mots creux qui
roulent comme des tonneaux vides, toute cette insupportable rhétorique de nos vaudevilles et de nos

drames, qui commence à faire sourire. Il serait bien intéressant d'étudier la question du style chez les

auteurs de talent comme MM. Augier, Dumas et Sardou; j'aurais beaucoup à critiquer, surtout chez les

deux derniers, qui ont une langue de convention, une langue à eux qu'ils mettent dans la bouche de tous

leurs personnages, hommes, femmes, enfants, vieillards, tous les sexes et tous les âges. Cela me paraît

fâcheux, car chaque caractère a sa langue, et si l'on veut créer des êtres vivants, il faut les donner au

public, non seulement avec leurs costumes exacts et dans les milieux qui les déterminent, mais encore

avec leurs façons personnelles de penser et de s'exprimer. Je répète que c'est là le but évident où va notre

théâtre. Il n'y a pas de langue de théâtre réglée par un code comme coupe de phrases et comme sonorité;

il y a simplement un dialogue de plus en plus exact, qui suit ou plutôt qui amène les progrès des décors et

des costumes dans la voie naturaliste. Quand les pièces seront plus vraies, la diction des acteurs gagnera

forcément en simplicité et en naturel.

Pour conclure, je répéterai que la bataille aux conventions est loin d'être terminée et qu'elle durera sans
doute toujours. Aujourd'hui, nous commençons à voir clairement où nous allons, mais nous pataugeons

encore en plein dégel de la rhétorique et de la métaphysique.

LES COMÉDIENS

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