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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

prenant la main que lui offrait Brutus, elle sortit de scène en étouffant de colère.»

Voilà le cri réactionnaire en art: Cochon! Nous sommes tous des cochons, nous autres qui voulons la
vérité. Je suis personnellement un cochon, parce que je me bats contre la convention au théâtre. Songez

donc, Talma montrait ses jambes. Cochon! Et moi, je demande qu'on montre l'homme tout entier.

Cochon! cochon!

Je m'arrête. L'ouvrage de M. Jullien prouve, avec un luxe d'évidence, la continuelle évolution naturaliste
au théâtre. Cela s'impose comme une vérité mathématique. Inutile de discuter, de dire que ce mouvement

qui nous emporte à la vérité en tout, est bon ou mauvais; il est, cela suffit; nous lui obéissons de gré ou de

force. Seulement, le génie va en avant, et c'est lui qui fait la besogne, pendant que la médiocrité hurle et

proteste. Je sais bien que les médiocres d'aujourd'hui voudraient nous arrêter, sous le prétexte qu'il n'y a

plus de réformes à faire, que nous sommes arrivés en littérature à la plus grande somme de vérité

possible. Eh! de tous temps, les médiocres ont dit cela! Est-ce qu'on arrête l'humanité, est-ce qu'on fixe

jamais sa marche en avant? Certes, non, toutes les réformes ne sont pas accomplies. Pour nous en tenir au

costume, que d'erreurs aujourd'hui encore, de luxe inutile, de coquetterie déplacée, de vêtements de

fantaisie! D'ailleurs, comme le dit très bien M. Jullien, tout se tient au théâtre. Quand les pièces seront

plus humaines, quand la fameuse langue de théâtre disparaîtra sous le ridicule, quand les rôles vivront

davantage notre vie, ils entraîneront la nécessité de costumes plus exacts et d'une diction plus naturelle.

C'est là où nous allons, scientifiquement.

III

Maintenant je parlerai de l'époque actuelle, je répondrai aux critiques qui s'étonnent de notre guerre aux
conventions. Pour eux, on a poussé la vérité aussi loin que possible sur la scène; en un mot, tout serait

fait, nos devanciers ne nous auraient rien laissé à faire. J'ai déjà prouvé, selon moi, que le mouvement

naturaliste qui nous emporte depuis les premiers jours de notre théâtre national, ne saurait s'arrêter une

minute, qu'il est nécessaire et continu, dans l'essence même de notre nature. Mais cela ne suffit pas, il

faut toujours en arriver aux faits, lorsqu'on veut être clair et décisif.

J'accorde volontiers que nous avons obtenu une grande exactitude dans le costume historique.
Aujourd'hui, lorsqu'on monte une pièce de quelque importance se passant en France ou à l'étranger, dans

des époques plus ou moins lointaines, on copie les costumes sur les documents du temps, on se pique de

ne rien négliger pour arriver à une authenticité absolue. Je ne parle pas des petites tricheries, des

négligences dissimulées sous une exagération de zèle. Il y a aussi la question de la coquetterie des

femmes; les comédiennes reculent souvent encore devant des ajustements étranges et incommodes qui

les enlaidiraient; alors, elles s'en tirent par un brin de fantaisie, elles changent la coupe, ajoutent des

bijoux, inventent une coiffure. Malgré cela, l'ensemble reste satisfaisant; il y a eu là, au théâtre, un

mouvement fatal déterminé par les études historiques des cinquante dernières années. Devant les

gravures, les textes de toutes sortes exhumés par les chercheurs, devant cette connaissance de plus en

plus élargie et familière des âges morts, il devenait naturel que le public exigeât une résurrection exacte

des époques mises en scène. Ce n'est donc pas un caprice, une affaire de mode, mais une marche logique

des esprits.

Donc, si la tradition maintient encore des anachronismes baroques, des fantaisies inexplicables dans les
pièces jouées il y a une trentaine d'années, il est rare qu'aujourd'hui, eu montant une pièce historique, on

ne se préoccupe pas de l'exactitude des costumes. Le mouvement s'accentuera encore, et la vérité sera

complète, lorsqu'on aura décidé les femmes à ne pas profiter d'une pièce historique pour porter des

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