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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

C'est très juste. Je l'ai dit, l'évolution se porte sur tout et c'est justement là ce qui en montre le caractère
scientifique. Aucun caprice; une marche logique, allant à un but déterminé. Les étapes elles-mêmes, plus

ou moins retardées, s'expliquent par des causes fixes, la résistance du public et des moeurs, la venue de

grands écrivains et de grands acteurs, les circonstances historiques, favorables ou défavorables. Si un

esprit sincère, amoureux de l'étude, écrivait l'Histoire que je demande, il nous ferait faire un bien grand

pas dans cette question de la convention que j'ai prise pour champ de lutte. Je puiserais dans cette oeuvre

des arguments décisifs, et je suis persuadé que toutes les intelligences nettes seraient bientôt de mon côté.

Mais voilà, cette Histoire de notre théâtre n'existe pas, et ce n'est pas moi qui l'écrirai, car elle
demanderait un loisir dont je ne puis disposer. Plus tard, on l'écrira, cela est certain; l'évolution qui se

produit dans notre critique elle-même, la conduit à ces études d'ensemble, à cette analyse des grands

mouvements de l'esprit. Aujourd'hui, si nous manquons d'arguments, c'est que tout le passé doit être

remis en question, et être fouillé avec nos nouvelles méthodes. La besogne de déblaiement sera beaucoup

plus facile pour nos petits-fils, parce qu'ils auront des outils solides. Chaque jour, je me sens arrêté, faute

de pouvoir procéder aux études nécessaires. Et ce qui me manque surtout, c'est une Histoire générale de

notre littérature, écrite sur les documents exacts et d'après la méthode scientifique.

Dès lors, on doit comprendre quelle a été ma joie, en lisant l' Histoire du costume au théâtre, qui
ne traite a la vérité qu'un côté assez restreint de la question, mais qui suffit pour indiquer nettement

l'évolution naturaliste au théâtre, depuis le quinzième siècle jusqu'à nos jours. La tentative est excellente;

maintenant on peut voir ce que donnerait une Histoire générale.

II

Du quinzième siècle au dix-septième, la confusion est absolue pour le costume au théâtre. Ce qui
domine, c'est un besoin de richesse croissant, sans aucun souci de bon sens ni d'exactitude. Dans les

ballets, dans les embryons des premiers opéras, on voit les déesses, les rois, les reines, vêtus d'étoffes d'or

et d'argent, avec une fantaisie et une prodigalité dont nos féeries peuvent donner une idée. Les pièces

historiques, d'ailleurs, sont traitées de la même façon; les Grecs, les Romains, ont des ajustements

mythologiques du caprice le plus singulier. Pourtant, dès Mazarin, un mouvement se produit vers la

vérité; le cardinal apportait de l'Italie le goût de l'antiquité; seulement, il faut ajouter que les costumes

offraient toujours d étranges compromis. Enfin, arrive le costume romain, tel que le portaient les héros de

Racine. Ce costume était copié sur celui des statues d'empereurs romains que nous a laissées l'antiquité.

Mais Louis XIV, qui venait de l'adopter pour ses carrousels, l'avait défiguré d'une étonnante manière.

Écoutez M Jullien:

«La cuirasse, tout en gardant la même forme, est devenue un corps de brocart; les knémides se sont
changées en brodequins de soie brodée s'adaptant sur des souliers à talons rouges, et les noeuds de rubans

remplacent les franges des épaules. Enfin, un tonnelet dentelé, rond et court, un petit glaive dont le

baudrier passe sous la cuirasse; par-dessus tout cela la perruque et la cravate de satin: voilà ce qui

composait l'habit à la romaine du dix-septième siècle. Le casque de carrousel, qui reste dans l'opéra, est

le plus souvent remplacé dans la tragédie par le chapeau de cour avec plumes.»

Voilà dans quel attirail ont été créés tous les chefs-d'oeuvre de Racine. D'ailleurs, les tragédies de
Corneille étaient, elles aussi, mises à cette mode; on voyait Horace poignarder Camille en gants blancs.

Et remarquez qu'il y avait là un progrès, car jusqu'à un certain point ce costume d'apparat se basait sur la

vérité. Racine fît bien quelques efforts pour se soustraire aux modes du temps; mais il n'insista guère.

Molière fut plus énergique; on connaît l'anecdote qui le montre entrant dans la loge de sa femme, le soir

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