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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

laissent singulièrement froid. Il y a des effets impossibles à rendre: une inondation par exemple, une
bataille, une maison qui s'écroule. Ou bien, si l'on arrivait à reproduire de pareils tableaux, je serais assez

d'avis qu'on coupât le dialogue. Cela est un art tout particulier, qui regarde le peindre décorateur et le

machiniste. Sur cette pente, d'ailleurs, on irait vite à l'exhibition, au plaisir grossier des yeux. Pourtant, en

mettant les trucs de côté, il serait très intéressant d'encadrer un drame dans de grands décors copiés sur la

nature, autant que l'optique de la scène le permettrait. Je me souviendrai toujours du merveilleux Paris,

au cinquième acte de Jean de Thommeray, les quais s'enfonçant dans la nuit, avec leurs files de

becs de gaz. Il est vrai que ce cinquième acte était très médiocre. Le décor semblait fait pour suppléer au

vide du dialogue. L'argument reste fâcheux aujourd'hui, car, si l'acte avait été bon, le décor ne l'aurait pas

gâté, au contraire.

Mais je confesse que je suis beaucoup plus louché par des reproductions de milieux moins compliqués et
moins difficiles à rendre. Il est très vrai que le cadre ne doit pas effacer les personnages par son

importance et sa richesse. Souvent les lieux sont une explication, un complément de l'homme qui s'y

agite, à condition que l'homme reste le centre, le sujet que l'auteur s'est proposé de peindre. C'est lui qui

est la somme totale de l'effet, c'est en lui que le résultat général doit s'obtenir; le décor réel ne se

développe que pour lui apporter plus de réalité, pour le poser dans l'air qui lui est propre, devant le

spectateur. En dehors de ces conditions, je fais bon marché de toutes les curiosités de la décoration, qui

ne sont guère à leur place que dans les féeries.

Nous avons conquis la vérité du costume. On observe aujourd'hui l'exactitude de l'ameublement. Les pas
déjà faits sont considérables. Il ne reste guère qu'à mettre à la scène des personnages vivants, ce qui est, il

est vrai, le moins commode. Dès lors, les dernières traditions disparaîtraient, on règlerait de plus en plus

la mise en scène sur les allures de la vie elle-même. Ne remarque-t-on pas, dans le jeu de nos acteurs, une

tendance réaliste très accentuée? La génération des artistes romantiques a si bien disparu, qu'on éprouve

toutes les peines du monde à remonter les pièces de 1810; et encore les vieux amateurs crient-ils à la

profanation. Autrefois, jamais un acteur n'aurait osé parler en tournant le dos au public; aujourd'hui, cela

a lieu dans une foule de pièces. Ce sont de petits faits, mais des faits caractéristiques. On vit de plus en

plus les pièces, on ne les déclame plus.

Je me résume, en reprenant une phrase que j'ai écrite plus haut: une oeuvre n'est qu'une bataille livrée aux
conventions, et l'oeuvre est d'autant plus grande qu'elle sort plus victorieuse du combat.

III

Quitte à me répéter, je reviens une fois de plus à la question des décors. Tout à l'heure, j'examinerai le
très remarquable ouvrage de M. Adolphe Jullien sur le costume au théâtre. Je regrette beaucoup qu'un

ouvrage semblable n'existe pas sur les décors. M. Jullien a bien dit, çà et là, un mot des décors; car, selon

sa juste remarque, tout se tient dans les évolutions dramatiques; le même mouvement qui transforme les

costumes, transforme en même temps les décors, et semble n'être d'ailleurs qu'une conséquence des

périodes littéraires elles-mêmes. Mais il n'en est pas moins désirable qu'un livre spécial soit fait sur

l'histoire des décors, depuis les tréteaux où l'on jouait les Mystères, jusqu'à nos scènes actuelles qui se

piquent du naturalisme le plus exact. En attendant, sans avoir la prétention de toucher au grand travail

historique qu'elle nécessiterait, je vais essayer de poser la question d'une façon logique.

M. Sarcey a fait toute une campagne contre l'importance que nos théâtres donnent aujourd'hui aux
décors. Ils a dit, comme toujours, d'excellentes choses, pleines de bon sens; mais j'estime qu'il a tout

brouillé et qu'il faudrait, pour s'entendre, éclairer un peu la question et distinguer les différents cas.

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