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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

qu'un tempérament pour prendre à la musique de vives jouissances. Certainement, j'admets une éducation
de l'oreille, un sens particulier du beau musical; je veux bien même qu'on ne puisse pénétrer les grands

maîtres qu'avec un raffinement extrême de la sensation. Nous n'en restons pas moins dans le domaine pur

des sens, l'intelligence peut rester absente. Ainsi, je me souviens d'avoir souvent étudié, aux concerts

populaires de M. Pasdeloup, des tailleurs ou des cordonniers alsaciens, des ouvriers buvant béatement du

Beethoven, tandis que des messieurs avaient une admiration de commande parfaitement visible. Le rêve

d'un cordonnier qui écoule la symphonie en la, vaut le rêve d'un élève de l'École polytechnique.

Un opéra ne demande pas à être compris, il demande à être senti. En tous cas, il suffit de le sentir pour s'y

récréer; au lieu que, si l'on ne comprend pas une comédie ou un drame, on s'ennuie à mourir.

Eh bien, voilà pourquoi, selon moi, la province préfère un opéra à une comédie. Prenons un jeune
homme sorti d'un collège, ayant fait son droit dans une Faculté voisine, devenu chez lui avocat, avoué ou

notaire. Certes, ce n'est point un sot. Il a la teinture classique, il sait par coeur des fragments de Boileau et

de Racine. Seulement, les années coulent, il ne suit pas le mouvement littéraire, il reste fermé aux

nouvelles tentatives dramatiques. Cela se passe pour lui dans un monde inconnu et ne l'intéresse pas. Il

lui faudrait faire un effort d'intelligence, qui le dérangerait dans ses habitudes de paresse d'esprit. En un

mot, comme il le dit lui-même en riant, il est rouillé; à quoi bon se dérouiller, quand l'occasion de le faire

se présente au plus une fois par an? Le plus simple est de lâcher la littérature et de se contenter de la

musique.

Avec la musique, c'est une douce somnolence. Aucun besoin de penser. Cela est exquis. On ne sait pas
jusqu'où peut aller la peur de la pensée. Avoir des idées, les comparer, en tirer un jugement, quel labeur

écrasant, quelle complication de rouages, comme cela fatigue! Tandis qu'il est si commode d'avoir la tête

vide, de se laisser aller à une digestion aimable, dans un bain de mélodie! Voilà le bonheur parfait. On est

léger de cervelle, on jouit dans sa chair, toute la sensualité est éveillée. Je ne parle pas des décors, de la

mise en scène, des danses, qui font de nos grands opéras des féeries, des spectacles flattant la vue autant

que l'oreille.

Questionnez dix provinciaux, huit vous parleront de l'Opéra avec passion, tandis qu'ils montreront une
admiration digne pour la Comédie-Française. Et ce que je dis des provinciaux, je devrais l'étendre aux

Parisiens, aux spectateurs en général. Cela explique l'importance énorme que prend chez nous le théâtre

de l'Opéra; il reçoit la subvention la plus forte, il est logé dans un palais, il fait des recettes colossales, il

remue tout un peuple. Examinez, à côté, le Théâtre-Français, dont la prospérité est pourtant si grande en

ce moment: on dirait une bicoque. Je dois confesser une faiblesse: le théâtre de l'Opéra, avec son

gonflement démesuré, me fâche. Il tient une trop large place, qu'il vole à la littérature, aux chefs-d'oeuvre

de notre langue, à l'esprit humain. Je vois en lui le triomphe de la sensualité et de la polissonnerie

publiques. Certes, je n'entends pas me poser en moraliste; au fond, toute décomposition m'intéresse. Mais

j'estime qu'un peuple qui élève un pareil temple à la musique et à la danse, montre une inquiétante

lâcheté devant la pensée.

IV

Nos artistes de la Comédie-Française viennent de donner à Londres une série de représentations. Le
succès d'argent et de curiosité paraît indiscutable. On a publié des chiffres qui sont vrais sans doute. La

Comédie-Française a fait salle comble tous les soirs. C'est déjà là un fait caractéristique. J'ai vu une

troupe anglaise jouer dans un théâtre de Paris; la salle était vide, et les rares spectateurs pouffaient de

gaieté. Pourtant, la troupe donnait du Shakespeare. Il est vrai qu'à part deux ou trois acteurs, les autres

étaient bien médiocres. Mais l'Angleterre pourrait nous envoyer ses meilleurs comédiens, je crois que

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