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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

n'est pas dans un étalage de dissertations morales, mais dans l'action même de la vie. Rêver ce qui
pourrait être devient un jeu enfantin, quand on peut peindre ce qui est; et, je le dis encore, le réel ne

saurait être ni vulgaire ni honteux, car c'est le réel qui a fait le monde. Derrière les rudesses de nos

analyses, derrière nos peintures qui choquent et qui épouvantent aujourd'hui, on verra se lever la grande

figure de l'Humanité, saignante et splendide, dans sa création incessante.

LA CRITIQUE ET LE PUBLIC

I

Il faut que je confesse un de mes gros étonnements. Quand j'assiste à une première représentation,
j'entends souvent pendant les entr'actes des jugements sommaires, échappés à mes confrères les critiques.

Il n'est pas besoin d'écouter, il suffit de passer dans un couloir; les voix se haussent, on attrape des mots,

des phrases entières. Là, semble régner la sévérité la plus grande. On entend voler ces condamnations

sans appel: «C'est infect! c'est idiot! ça ne fera pas le sou!»

Et remarquez que les critiques ne sont que justes. La pièce est généralement grotesque. Pourtant, cette
belle franchise me touche toujours beaucoup, parce que je sais combien il est courageux de dire ce qu'on

pense. Mes confrères ont l'air si indigné, si exaspéré par le supplice inutile auquel on les condamne, que

les jours suivants j'ai parfois la curiosité de lire leurs articles pour voir comment leur bile s'est épanchée.

Ah! le pauvre auteur, me dis-je en ouvrant les journaux, ils vont l'avoir joliment accommodé! C'est à

peine si les lecteurs pourront en retrouver les morceaux.

Je lis, et je reste stupéfait. Je relis pour bien me prouver que je ne me trompe pas. Ce n'est plus le franc
parler des couloirs, la vérité toute crue, la sévérité légitime d'hommes qu'on vient d'ennuyer et qui se

soulagent. Certains articles sont tout à fait aimables, jettent, comme on dit, des matelas pour amortir la

chute de la pièce, poussent même la politesse jusqu'à effeuiller quelques roses sur ces matelas. D'autres

articles hasardent des objections, discutent avec l'auteur, finissent par lui promettre un bel avenir. Enfin

les plus mauvais plaident les circonstances atténuantes.

Et remarquez que le fait se passe surtout quand la pièce est signée d'un nom connu, quand il s'agit de
repêcher une célébrité qui se noie. Pour les débutants, les uns sont accueillis avec une bienveillance

extrême, les autres sont écharpés sans pitié aucune. Cela tient à des considérations dont je parlerai tout à

l'heure.

Certes, je ne fais pas un procès à mes confrères. Je parle en général, et j'admets à l'avance toutes les
exceptions qu'on voudra. Mon seul désir est d'étudier dans quelles conditions fâcheuses la critique se

trouve exercée, par suite des infirmités humaines et des fatalités du milieu où se meuvent les juges

dramatiques.

Il y a donc, entre la représentation d'une pièce et l'heure où l'on prend la plume pour en parler, toute une
opération d'esprit. La pièce est exaltée ou éreintée, parce qu'elle passe par les passions personnelles du

critique. La bienveillance outrée a plusieurs causes, dont voici les principales: le respect des situations

acquises, la camaraderie, née de relations entre confrères, enfin l'indifférence absolue, la longue

expérience que la franchise ne sert à rien.

Le respect des situations acquises vient d'un sentiment conservateur. On plie l'échine devant un auteur
arrivé, comme on la plie devant un ministre qui est au pouvoir; et même, s'il a une heure de bêtise, on la

cache soigneusement, parce qu'il n'est pas prudent de déranger les idées de la foule et de lui faire

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