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Émile Zola - Le naturalisme au théâtre: les théories et les exemples

de la réalité.

Un de mes bons amis me faisait des confidences dernièrement. Il a écrit plus de dix romans, il marche
librement dans un livre, et il me disait que le théâtre le faisait trembler, lui qui pourtant n'est pas un

timide. C'est que son éducation dramatique le gêne et le trouble, dès qu'il veut aborder une pièce. Il voit

les coups de scène connus, il entend les répliques d'usage, il a la cervelle tellement pleine de ce monde de

carton, qu'il n'ose faire un effort pour se débarrasser et être lui. Tout ce public qu'il évoque en

imagination, les yeux braqués sur la scène, le jour où l'on jouera son oeuvre, l'effare au point qu'il devient

imbécile et qu'il se sent glisser aux banalités applaudies. Il lui faudrait tout oublier.

LES DEUX MORALES

La morale qui se dégage de notre théâtre contemporain, me cause toujours une bien grande surprise. Rien
n'est singulier comme la formation de ces deux mondes si tranchés, le monde littéraire et le monde

vivant; on dirait deux pays où les lois, les moeurs, les sentiments, la langue elle-même, offrent de

radicales différences. Et la tradition est telle que cela ne choque personne; au contraire, on s'effare, on

crie au mensonge et au scandale, quand un homme ose s'apercevoir de cette anomalie et affiche la

prétention de vouloir qu'une même philosophie sorte du mouvement social et du mouvement littéraire.

Je prendrai un exemple, pour établir nettement l'état des choses. Nous sommes au théâtre ou dans un
roman. Un jeune homme pauvre a rencontré une jeune fille riche; tous les deux s'adorent et sont

parfaitement honnêtes; le jeune homme refuse d'épouser la jeune fille par délicatesse; mais voilà qu'elle

devient pauvre, et tout de suite il accepte sa main, au milieu de l'allégresse générale. Ou bien c'est la

situation contraire: la jeune fille est pauvre, le jeune homme est riche; même combat de délicatesse, un

peu plus ridicule; seulement, on ajoute alors un raffinement final, un refus absolu du jeune homme

d'épouser celle qu'il aime quand il est ruiné, parce qu'il ne peut plus la combler de bien-être.

Étudions la vie maintenant, la vie quotidienne, celle qui se passe couramment sous nos yeux. Est-ce que
tous les jours les garçons les plus dignes, les plus loyaux, n'épousent pas des femmes plus riches qu'eux,

sans perdre pour cela la moindre parcelle de leur honnêteté? Est-ce que, dans notre, société, un pareil

mariage entraîne, à moins de complications odieuses, une idée infamante, même un blâme quelconque?

Mais il y a mieux, lorsque la fortune vient de l'homme, ne sommes-nous pas touchés de ce qu'on appelle

un mariage d'amour, et la jeune fille qui ferait des mines dégoûtées pour se laisser enrichir par l'homme

qu'elle adore, ne serait-elle pas regardée comme la plus désagréable des péronnelles? Ainsi donc, le

mariage avec la disproportion des fortunes est parfaitement admis dans nos moeurs; il ne choque

personne, il ne fait pas question; enfin il n'est immoral qu'au théâtre, où il reste à l'état d'instrument

scénique.

Prenons un second exemple. Voici un fils très noble, très grand, qui a le malheur d'avoir pour père un
gredin. Au théâtre, ce fils sanglote; il se dit le rebut de la société, il parle de s'enterrer dans sa honte, et

les spectateurs trouvent ça tout naturel. C'est ainsi qu'un père qui ne s'est pas bien conduit, devient

immédiatement pour ses enfants un boulet de bagne. Des pièces entières roulent là-dessus, avec, un luxe

incroyable de beaux sentiments, d'amertume et d'abnégations sublimes.

Transportons la situation dans la vie. Est-ce que, chez nous, un galant homme est déshonoré pour être le
fils d'un père peu scrupuleux? Regardez autour de vous, le cas est bien fréquent, personne ne refusera la

main à un honnête garçon qui compte dans sa famille un brasseur d'affaires équivoques ou quelque

personnage de moralité douteuse. Le mot s'entend tous les jours: «Ah! le père X..., quel gredin! Mais le

fils est un si honnête garçon!» Je ne parle pas des pères qui ont des démêlés avec la justice, mais de cette

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