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Émile Zola - La Curée

- Sire, cet oeillet-là irait diantrement bien à nos boutonnières.

Renée leva la tête. L'apparition avait disparu, un flot de foule encombrait la porte. Depuis cette soirée,
elle revint souvent aux Tuileries, elle eut même l'honneur d'être complimentée à voix haute par Sa

Majesté, et de devenir un peu son amie; mais elle se rappela toujours la marche lente et alourdie du

prince au milieu du salon, entre les deux rangées d'épaules; et, quand elle goûtait quelque joie nouvelle

dans la fortune grandissante de son mari, elle revoyait l'empereur dominant les gorges inclinées, venant à

elle, la comparant à un oeillet que le vieux général conseillait de mettre à sa boutonnière. C'était, pour

elle, la note aiguë de sa vie.

PARTIE IV

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Le désir net et cuisant qui était monté au coeur de Renée, dans les parfums troublants de la serre, tandis
que Maxime et Louise riaient sur une causeuse du petit salon bouton d'or, parut s'effacer comme un

cauchemar dont il ne reste plus qu'un vague frisson. La jeune femme avait, toute la nuit, gardé aux lèvres

l'amertume du Tanghin; il lui semblait, à sentir cette cuisson de la feuille maudite, qu'une bouche de

flamme se posait sur la sienne, lui soufflait un amour dévorant. Puis cette bouche lui échappait, et son

rêve se noyait dans de grands flots d'ombre qui roulaient sur elle.

Le matin, elle dormit un peu. Quand elle se réveilla, elle se crut malade. Elle fit fermer les rideaux, parla
à son médecin de nausées et de douleurs de tête, refusa absolument de sortir pendant deux jours. Et,

comme elle se prétendait assiégée, elle condamna sa porte. Maxime vint inutilement y frappé. Il ne

couchait pas à l'hôtel, pour disposer plus librement de son appartement; d'ailleurs, il menait la vie la plus

nomade du monde, logeant dans les maisons neuves de son père, choisissant l'étage qui lui plaisait,

déménageant tous les mois, souvent par caprice; parfois pour laisser la place à des locataires sérieux. Il

essuyait les plâtres en compagnie de quelque maîtresse. Habitué aux caprices de sa belle-mère, il feignit

une grande compassion, et monta quatre fois par jour demander de ses nouvelles avec des mines

désolées, uniquement pour la taquiner. Le troisième jour, il la trouva dans le petit salon, rose, souriante,

l'air calme et reposé.

- Eh bien, t'es-tu beaucoup amusée avec Céleste? lui demanda-t-il, faisant allusion au long tête-à-tête
qu'elle venait d'avoir avec sa femme de chambre.

- Oui, répondit-elle, c'est une fille précieuse. Elle a toujours les mains glacées; elle me les posait sur le
front et calmait un peu ma pauvre tête.

- Mais c'est un remède, cette fille-là! s'écria le jeune homme. Si j'avais le malheur de tomber jamais
amoureux, tu me la prêterais, n'est-ce pas, pour qu'elle mît ses deux mains sur mon coeur?

Ils plaisantèrent, ils firent au Bois leur promenade accoutumée. Quinze jours se passèrent. Renée s'était
jetée plus follement dans sa vie de visites et de bals; sa tête semblait avoir tourné une fois encore, elle ne

se plaignait plus de lassitude et de dégoût. On eût dit seulement qu'elle avait fait quelque chute secrète,

dont elle ne parlait pas, mais qu'elle confessait par un mépris plus marqué pour elle-même et par une

dépravation plus risquée dans ses caprices de grande mondaine. Un soir, elle avoua à Maxime qu'elle

mourait d'envie d'aller à un bal que Blanche Muller, une actrice en vogue, donnait aux princesses de la

rampe et aux reines du demi-monde. Cet aveu surprit et embarrassa le jeune homme lui-même, qui

n'avait pourtant pas de grands scrupules. Il voulut catéchiser sa belle-mère: vraiment, ce n'était pas là sa

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