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Émile Zola - La Curée

vives, plus que les fleurs larges, éclatantes, pareilles à des visages riant ou grimaçant entre les feuilles,
c'étaient surtout les odeurs qui la brisaient. Un parfum indéfinissable, fort, excitant, traînait, fait de mille

parfums: sueurs humaines, haleines de femmes, senteurs de chevelures; et des souffles doux et fades

jusqu'à l'évanouissement, étaient coupés par des souffles pestilentiels, rudes, chargés de poisons. Mais,

dans cette musique étrange des odeurs, la phrase mélodique qui revenait toujours, dominant, étouffant les

tendresses de la Vanille et les acuités des Orchidées, c'était cette odeur humaine, pénétrante, sensuelle,

cette odeur d'amour qui s'échappe le matin de la chambre close de deux jeunes époux.

Renée, lentement, s'était adossée au socle de granit. Dans sa robe de satin vert, la gorge et la tête
rougissantes, mouillées des gouttes claires de ses diamants, elle ressemblait à une grande fleur, rose et

verte, à un des Nymphéa du bassin, pâmé par la chaleur. A cette heure de vision nette, toutes ses bonnes

résolutions s'évanouissaient à jamais, l'ivresse du dîner remontait à sa tête, impérieuse, victorieuse,

doublée par les flammes de la serre. Elle ne songeait plus aux fraîcheurs de la nuit qui l'avaient calmée, à

ces ombres murmurantes du parc, dont les voix lui avaient conseillé la paix heureuse. Ses sens de femme

ardente, ses caprices de femme blasée s'éveillaient. Et, au- dessus d'elle, le grand Sphinx de marbre noir

riait d'un rire mystérieux, comme s'il avait lu le désir enfin formulé qui galvanisait ce coeur mort, le désir

longtemps fuyant, « l'autre chose » vainement cherchée par Renée dans le bercement de sa calèche, dans

la cendre fine de la nuit tombante, et que venait brusquement de lui révéler sous la clarté crue, au milieu

de ce jardin de feu, la vue de Louise et de Maxime, riant et jouant, les mains dans les mains.

A ce moment, un bruit de voix sortit d'un berceau voisin, dans lequel Aristide Saccard avait conduit les
sieurs Mignon et Charrier.

- Non, vrai, monsieur Saccard, disait la voix grasse de celui-ci, nous ne pouvons vous racheter cela à plus
de deux cents francs le mètre.

Et la voix aigre de Saccard se récriait:

- Mais, dans ma part, vous m'avez compté le mètre de terrain à deux cent cinquante francs.

- Eh bien, écoutez, nous mettons deux cent vingt-cinq francs.

Et les voix continuèrent, brutales, sonnant étrangement sous les palmes tombantes des massifs. Mais elles
traversèrent comme un vain bruit le rêve de Renée, devant laquelle se dressait, avec l'appel du vertige,

une jouissance inconnue, chaude de crime, plus âpre que toutes celles qu'elle avait déjà épuisées, la

dernière qu'elle eût encore à boire. Elle n'était plus lasse.

L'arbuste derrière lequel elle se cachait à demi, était une plante maudite, un Tanghin de Madagascar, aux
larges feuilles de buis, aux tiges blanchâtres, dont les moindres nervures distillent un lait empoisonné. Et,

à un moment, comme Louise et Maxime riaient plus haut, dans le reflet jaune, dans le coucher de soleil

du petit salon, Renée, l'esprit perdu, la bouche sèche et irritée, prit entre ses lèvres un rameau de Tanghin,

qui lui venait à la hauteur des dents, et mordit une des feuilles amères.

PARTIE II

- - - - -

Aristide Rougon s'abattit sur Paris, au lendemain du 2 Décembre, avec ce flair des oiseaux de proie qui
sentent de loin les champs de bataille. Il arrivait de Plassans, une sous-préfecture du Midi, où son père

venait enfin de pêcher dans l'eau trouble des événements une recette particulière longtemps convoitée.

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