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Émile Zola - La Curée

Les voitures n'avançaient toujours pas. Au milieu des taches unies, de teinte sombre, que faisait la longue
file des coupés, fort nombreux au Bois par cet après-midi d'automne, brillaient le coin d'une glace, le

mors d'un cheval, la poignée argentée d'une lanterne, les galons d'un laquais haut placé sur son siège. Çà

et là, dans un landau découvert, éclatait un bout d'étoffe, un bout de toilette de femme, soie ou velours. Il

était peu à peu tombé un grand silence sur tout ce tapage éteint, devenu immobile. On entendait, du fond

des voitures, les conversations des piétons. Il y avait des échanges de regards muets, de portières à

portières; et personne ne causait plus, dans cette attente que coupaient seuls les craquements des harnais

et le coup de sabot impatient d'un cheval. Au loin, les voix confuses du Bois se mouraient.

Malgré la saison avancée, tout Paris était là: la duchesse de Sternich, en huit- ressorts; Mme de
Lauwerens, en victoria très correctement attelée; la baronne de Meinhold, dans un ravissant cab bai-brun;

la comtesse Vanska, avec ses poneys pie; Mme Daste, et ses fameux stappers noirs; Mme de Guende et

Mme Tessière, en coupé; la petite Sylvia, dans un landeau gros bleu. Et encore don Carlos, en deuil, avec

sa livrée antique et solennelle; Selim pacha, avec son fez et sans son gouverneur; la duchesse de Rozan,

en coupé-égoïste, avec sa livrée poudrée à blanc; M. le comte de Chilbray, en dog-cart; M. Simpson, en

mail de la plus belle tenue; toute la colonie américaine. Enfin deux académiciens en fiacre.

Les premières voitures se dégagèrent et, de proche en proche, toute la file se mit bientôt à rouler
doucement. Ce fut comme un réveil. Mille clartés dansantes s'allumèrent, des éclairs rapides se croisèrent

dans les roues, des étincelles jaillirent des harnais secoués par les chevaux. Il y eut sur le sol, sur les

arbres, de larges reflets de glace qui couraient. Ce pétillement des harnais et des roues, ce flamboiement

des panneaux vernis dans lesquels brûlait la braise rouge du soleil couchant, ces notes vives que jetaient

les livrées éclatantes perchées en plein ciel et les toilettes riches débordant des portières, se trouvèrent

ainsi emportés dans un grondement sourd, continu, rythmé par le trot des attelages. Et le défilé alla, dans

les mêmes bruits, dans les mêmes lueurs, sans cesse et d'un seul jet, comme si les premières voitures

eussent tiré toutes les autres après elles.

Renée avait cédé à la secousse légère de la calèche se remettant en marche, et, laissant tomber son
binocle, s'était de nouveau renversée à demi sur les coussins. Elle attira frileusement à elle un coin de la

peau d'ours qui emplissait l'intérieur de la voiture d'une nappe de neige soyeuse. Ses mains gantées se

perdirent dans la douceur des longs poils frisés. Une bise se levait. Le tiède après-midi d'octobre, qui, en

donnant au Bois un regain de printemps, avait fait sortir les grandes mondaines en voiture découverte,

menaçait de se terminer par une soirée d'une fraîcheur aiguë.

Un moment, la jeune femme resta pelotonnée, retrouvant la chaleur de son coin, s'abandonnant au
bercement voluptueux de toutes ces roues qui tournaient devant elle. Puis, levant la tête vers Maxime,

dont les regards déshabillaient tranquillement les femmes étalées dans les coupés et dans les landaus

voisins.

- Vrai, demanda-t-elle, est-ce que tu la trouves jolie, cette Laure d'Aurigny? Vous en faisiez un éloge,
l'autre jour, lorsqu'on a annoncé la vente de ses diamants!... A propos, tu n'as pas vu la rivière et l'aigrette

que ton père m'a achetées à cette vente?

La jeune femme eut un léger mouvement d'épaules.

- Certes, il fait bien les choses, dit Maxime sans répondre, avec un rire méchant. Il trouve moyen de
payer les dettes de Laure et de donner des diamants à sa femme.

- Vaurien! murmura-t-elle en souriant.

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