bibliotheq.net - littérature française
 

Émile Zola - La Curée

se fut un peu calmé et qu'il eut l'intelligence nette, il s'étonna du brusque revirement de sa femme à coup
sûr, elle avait dû être conseillée. Il flaira un amant. Ce fut un pressentiment si net qu'il courut chez sa

soeur pour l'interroger, lui demander si elle ne savait rien de la vie cachée de Renée. Sidonie se montra

très aigre. Elle ne pardonnait pas à sa belle-soeur l'affront qu'elle lui avait fait en refusant de voir M. de

Saffré. Aussi, quand elle comprit, aux questions de son frère, que celui-ci accusait sa femme d'avoir un

amant, s'écria-t-elle qu'elle en était certaine. Et elle s'offrit d'elle-même pour espionner « les tourtereaux

» Cette pimbêche verrait comme cela de quel bois elle se chauffait. Saccard, d'habitude, ne cherchait pas

les vérités désagréables; son intérêt seul le forçait à ouvrir des yeux qu'il tenait sagement fermés. Il

accepta l'offre de sa soeur.

- Va, sois tranquille, je saurai tout, lui dit-elle d'une voix pleine de compassion... Ah! mon pauvre frère,
cc n'est pas Angèle qui t'aurait jamais trahi! Un mari si bon, si généreux! Ces poupées parisiennes n'ont

pas de coeur... Et moi qui ne cesse de lui donner de bons conseils!

PARTIE VI

- - - - -

Il y avait bal travesti, chez les Saccard, le jeudi de la mi-carême. Mais la grande curiosité était le poème
des Amours du beau Narcisse et de la nymphe Echo, en trois tableaux, que ces dames devaient

représenter. L'auteur de ce poème, M. Hupel de la Noue, voyageait depuis plus d'un mois, de sa

préfecture à l'hôtel du parc Monceau, afin de surveiller les répétitions et de donner son avis sur les

costumes. Il avait d'abord songé à écrire son oeuvre en vers; puis il s'était décidé pour des tableaux

vivants; c'était plus noble, disait-il, plus près du beau antique.

Ces dames n'en dormaient plus. Certaines d'entre elles changeaient jusqu'à trois fois de costume. Il y eut
des conférences interminables que le préfet présidait. On discuta longuement d'abord le personnage de

Narcisse. Serait-ce une femme ou un homme qui le représenterait? Enfin, sur les instances de Renée, il

fut décidé que l'on confierait le rôle à Maxime; mais il serait le seul homme, et encore Mme de

Lauwerens disait-elle qu'elle ne consentirait jamais à cela, si « le petit Maxime ne ressemblait pas à une

vraie fille ». Renée devait être la nymphe Echo. La question des costumes fut beaucoup plus laborieuse.

Maxime donna un bon coup de main au préfet, qui se trouvait sur les dents, au milieu de neuf femmes,

dont l'imagination folle menaçait de compromettre gravement la pureté des lignes de son oeuvre. S'il les

avait écoutées, son Olympe aurait porté de la poudre. Mme d'Espanet voulait absolument avoir une robe

à traîne pour cacher ses pieds un peu forts, tandis que Mme Haffner rêvait de s'habiller avec une peau de

bête. M. Hupel de la Noue fut énergique; il se fâcha même une fois, il était convaincu, il disait que, s'il

avait renoncé aux vers, c'était pour écrire son poème « avec des étoffes savamment combinées et des

attitudes choisies parmi les plus belles ».

- L'ensemble, mesdames, répétait-il à chaque nouvelle exigence, vous oubliez l'ensemble... Je ne puis
cependant pas sacrifier l'oeuvre entière aux volants que vous me demandez.

Les conciliabules se tenaient dans le salon bouton d'or. On y passa des après- midi entiers à arrêter la
forme d'une jupe. Worms fut convoqué plusieurs fois. Enfin tout fut réglé, les costumes arrêtés, les poses

apprises, et M. Hupel de la Noue se déclara satisfait. L'élection de M. de Mareuil lui avait donné moins

de mal.

Les Amours du beau Narcisse et de la nymphe Echo devaient commencer à onze heures. Dès dix heures
et demie, le grand salon se trouvait plein, et, comme il y avait bal ensuite, les femmes étaient là,

< page précédente | 133 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.