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Émile Zola - La Curée

D'habitude, les amants se couchaient sous le Tanghin de Madagascar, sous cet arbuste empoisonné dont
la jeune femme avait mordu une feuille. Autour d'eux, des blancheurs de statues riaient, en regardant

l'accouplement énorme des verdures. La lune, qui tournait, déplaçait les groupes, animait le drame de sa

lumière changeante. Et ils étaient à mille lieues de Paris, en dehors de la vie facile du Bois et des salons

officiels, dans le coin d'une forêt de l'Inde, de quelque temple monstrueux, dont le sphinx de marbre noir

devenait le dieu. Ils se sentaient rouler au crime, à l'amour maudit, à une tendresse de bêtes farouches.

Tout ce pullulement qui les entourait, ce grouillement sourd du bassin, cette impudicité nue des

feuillages les jetaient en plein enfer dantesque de la passion. C'était alors au fond de cette cage de verre,

toute bouillante des flammes de l'été, perdue dans le froid clair de décembre, qu'ils goûtaient l'inceste,

comme le fruit criminel d'une terre trop chauffée, avec la peur sourde de leur couche terrifiante.

Et, au milieu de la peau noire, le corps de Renée blanchissait, dans sa pose de grande chatte accroupie,
l'échine allongée, les poignets tendus, comme des jarrets souples et nerveux. Elle était toute gonflée de

volupté, et les lignes claires de ses épaules et de ses reins se détachaient avec des sécheresses félines sur

la tache d'encre dont la fourrure noircissait le sable jaune de l'allée. Elle guettait Maxime, cette proie

renversée sous elle, qui s'abandonnait, qu'elle possédait tout entière. Et, de temps à autre, elle se penchait

brusquement, elle le baisait de sa bouche irritée. Sa bouche s'ouvrait alors avec l'éclat avide et saignant

de l'Hibiscus de la Chine, dont la nappe couvrait le flanc de l'hôtel. Elle n'était plus qu'une fille brûlante

de la serre. Ses baisers fleurissaient et se fanaient, comme les fleurs rouges de la grande mauve, qui

durent à peine quelques heures, et qui renaissent sans cesse, pareilles aux lèvres meurtries et insatiables

d'une Messaline géante.

PARTIE V

- - - -

Le baiser qu'il avait mis sur le cou de sa femme préoccupait Saccard. Il n'usait plus de ses droits de mari
depuis longtemps; la rupture était venue tout naturellement, ni l'un ni l'autre ne se souciant d'une liaison

qui les dérangeait. Pour qu'il songeât à rentrer dans la chambre de Renée, il fallait qu'il y eût quelque

bonne affaire au bout de ses tendresses conjugales.

Le coup de fortune de Charonne marchait bien, tout en lui laissant des inquiétudes sur le dénouement.
Larsonneau, avec son linge éblouissant, avait des sourires qui lui déplaisaient. Il n'était qu'un pur

intermédiaire, qu'un prête- nom dont il payait les complaisances par un intérêt de dix pour cent sur les

bénéfices futurs. Mais, bien que l'agent d'expropriation n'eût pas mis un sou dans l'affaire, et que Saccard,

après avoir fourni les fonds du café-concert, eût pris toutes ses précautions, contrevente, lettres dont la

date restait en blanc, quittances données à l'avance, ce dernier n'en éprouvait pas moins une peur sourde,

un pressentiment de quelque traîtrise. Il flairait, chez son complice, l'intention de le faire chanter, à l'aide

de cet inventaire faux que celui-ci gardait précieusement, et auquel il devait uniquement d'être de

l'affaire.

Aussi les deux compères se serraient-ils vigoureusement la main. Larsonneau traitait Saccard de « cher
maître ». Il avait, au fond, une véritable admiration pour cet équilibriste, dont il suivait en amateur les

exercices sur la corde roide de la spéculation. L'idée de le duper le chatouillait comme une volupté rare et

piquante. Il caressait un plan encore vague, ne sachant comment employer l'arme qu'il possédait, et à

laquelle il craignait de se couper lui-même. Il se sentait, d'ailleurs, à la merci de son ancien collègue. Les

terrains et les constructions que des inventaires savamment calculés estimaient déjà à près de deux

millions, et qui ne valaient pas le quart de cette somme, devaient finir par s'abîmer dans une faillite

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