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Émile Zola - La Conquête de Plassans

trouver les Trouche. Il montait pour prendre un couteau que le jeune homme avait dû laisser au fond de
quelque tiroir. Justement, Trouche taillait avec ce couteau une canne de poirier, qu'il venait de couper

dans le jardin. Alors, Mouret redescendit, en s'excusant.

XIV

À la procession générale de la Fête-Dieu, sur la place de la Sous-Préfecture, lorsque Mgr Rousselot
descendit les marches du magnifique reposoir dressé par les soins de madame de Condamin, contre la

porte même du petit hôtel qu'elle habitait, on remarqua avec surprise dans l'assistance que le prélat

tournait brusquement le dos à l'abbé Faujas.

- Tiens! dit madame Rougon, qui se trouvait à la fenêtre de son salon, il y a donc de la brouille?

- Vous ne le saviez pas? répondit madame Paloque, accoudée à côté de la vieille dame; on en parle
depuis hier. L'abbé Fenil est rentré en grâce.

M. de Condamin, debout derrière ces dames, se mit à rire. Il s'était sauvé de chez lui, en disant que «ça
puait l'église.»

- Ah bien! murmura-t-il, si vous vous arrêtez à ces histoires!... L'évêque est une girouette, qui tourne dès
que le Faujas ou le Fenil souffle sur lui; aujourd'hui l'un, demain l'autre. Ils se sont fâchés et remis plus

de dix fois. Vous verrez qu'avant trois jours ce sera le Faujas qui sera l'enfant gâté.

- Je ne crois pas, reprit madame Paloque; cette fois, c'est sérieux... Il paraît que l'abbé Faujas attire de
gros désagréments à monseigneur. Il aurait fait anciennement des sermons qui ont beaucoup déplu à

Rome. Je ne puis pas vous expliquer ça tout au long, moi. Enfin je sais que monseigneur a reçu de Rome

des lettres de reproches, dans lesquelles on lui dit de se tenir sur ses gardes.... On prétend que l'abbé

Faujas est un agent politique.

- Qui prétend cela? demanda madame Rougon, en clignant les yeux comme pour suivre la procession, qui
s'allongeait dans la rue de la Banne.

- Je l'ai entendu dire, je ne sais plus, dit la femme du juge d'un air indifférent.

Et elle se retira, assurant qu'on devait mieux voir de la fenêtre d'à côté. M. de Condamin prit sa place
auprès de madame Rougon, à laquelle il dit à l'oreille:

- Je l'ai vue entrer déjà deux fois chez l'abbé Fenil; elle complote certainement quelque chose avec lui....
L'abbé Faujas a dû marcher sur cette vipère, et elle cherche à le mordre.... Si elle n'était pas si laide, je lui

rendrais le service de l'avertir que jamais son mari ne sera président.

- Pourquoi? je ne comprends pas, murmura la vieille dame d'un air naïf.

M. de Condamin la regarda curieusement; puis il se mit à rire.

Les deux derniers gendarmes de la procession venaient de disparaître au coin du cours Sauvaire. Alors,
les quelques personnes que madame Rougon avaient invitées à venir voir bénir le reposoir, rentrèrent

dans le salon, causant un instant de la bonne grâce de monseigneur, des bannières neuves des

congrégations, surtout des jeunes filles de l'oeuvre de la Vierge, dont le passage venait d'être

très-remarqué. Les dames ne tarissaient pas, et le nom de l'abbé Faujas était prononcé à chaque instant

avec de vifs éloges.

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