bibliotheq.net - littérature française
 

Émile Zola - La Conquête de Plassans

Il l'écarta d'un geste. Puis, quand il eut ouvert la porte et allumé la petite lampe que Rose laissait au bas
de l'escalier, il monta, en lui disant doucement:

- Vous m'avez promis d'être raisonnable.... Je songerai à ce que vous demandez. Nous en causerons.

Elle lui aurait baisé les mains. Elle n'entra chez elle que lorsqu'elle l'eût entendu refermer sa porte, à
l'étage supérieur. Et, pendant qu'elle se déshabillait et qu'elle se couchait, elle n'écouta pas Mouret, à

moitié endormi, qui lui racontait longuement les cancans qui couraient la ville. Il était allé à son cercle, le

cercle du Commerce, où il mettait rarement les pieds. - L'abbé Faujas a roulé l'abbé Bourrette, répétait-il

pour la dixième fois, en tournant lentement la tête sur l'oreiller. Cet abbé Bourrette, quel pauvre homme!

N'importe, c'est amusant de voir les calotins se manger entre eux. L'autre jour, tu te souviens, lorsqu'ils

s'embrassaient, au fond du jardin, est-ce qu'on n'aurait pas dit deux frères? Ah! bien, oui, ils se volent

jusqu'à leurs dévotes.... Pourquoi ne réponds-tu pas, ma bonne? Tu crois que ce n'est pas vrai?... Non, tu

dors, n'est-ce pas? Alors bonsoir, à demain.

Il se rendormit, mâchant des lambeaux de phrases. Marthe, les yeux grands ouverts, regardait en l'air,
suivait au plafond, éclairé par la veilleuse, le frôlement des pantoufles de l'abbé Faujas, qui se mettait au

lit.

XII

Quand l'été revint, l'abbé et sa mère descendirent de nouveau chaque soir prendre le frais sur la terrasse.
Mouret devenait morose. Il refusait les parties de piquet que la vieille dame lui offrait; il restait là, à se

dandiner, sur une chaise. Comme il bâillait, sans même chercher à cacher son ennui, Marthe lui disait:

- Mon ami, pourquoi ne vas-tu pas à ton cercle?

Il y allait plus souvent qu'autrefois. Lorsqu'il rentrait, il retrouvait sa femme et l'abbé à la même place,
sur la terrasse; tandis que madame Faujas, à quelques pas, avait toujours son attitude de gardienne muette

et aveugle.

Dans la ville, lorsqu'on parlait à Mouret du nouveau curé, il continuait à en faire le plus grand éloge.
C'était décidément un homme supérieur. Lui, Mouret, n'avait jamais doute de ses belles facultés. Jamais

madame Paloque ne put tirer de lui un mot d'aigreur, malgré la méchanceté qu'elle mettait à lui demander

des nouvelles de sa femme, au beau milieu d'une phrase sur l'abbé Faujas. La vieille madame Rougon ne

réussissait pas mieux à lire les chagrins secrets qu'elle croyait deviner sous sa bonhomie; elle le

dévisageait en souriant finement, lui tendait des pièges; mais ce bavard incorrigible, par la langue duquel

toute la ville passait, était maintenant pris d'une pudeur, lorsqu'il s'agissait des choses de son ménage.

- Ton mari a donc fini par être raisonnable? demanda un jour Félicité à sa fille. Il te laisse libre.

Marthe la regarda d'un air de surprise.

- J'ai toujours été libre, dit-elle.

- Chère enfant, tu ne veux pas l'accuser.... Tu m'avais dit qu'il voyait l'abbé Faujas d'un mauvais oeil.

- Mais non, je vous assure. C'est vous, au contraire, qui vous vous étiez imaginé cela.... Mon mari est au
mieux avec monsieur l'abbé Faujas. Ils n'ont aucune raison pour être mal ensemble.

Marthe s'étonnait de la persistance que tout le monde mettait à vouloir que son mari et l'abbé ne fussent

< page précédente | 83 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.