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Émile Zola - La Conquête de Plassans

- Puisque tu ne veux plus veiller sur eux, dit-il à Marthe, il faut bien que je les case quelque part ... Moi,
je suis à bout, je préfère les flanquer à la porte. Tant pis, si tu en souffres!... D'abord, Octave est

insupportable. Jamais il ne sera bachelier. Il vaut mieux lui apprendre tout de suite à gagner sa vie que de

le laisser flâner avec un tas de gueux. On ne rencontre que lui, dans la ville.

Marthe fut très-émue; elle s'éveilla comme d'un rêve, en apprenant qu'un de ses enfants allait se séparer
d'elle. Pendant huit jours, elle obtint que le départ serait différé. Elle resta même davantage à la maison,

elle reprit sa vie active d'autrefois. Puis, elle s'alanguit de nouveau; et, le jour où Octave l'embrassa, en

lui apprenant qu'il partait le soir pour Marseille, elle fut sans force, elle se contenta de lui donner de bons

conseils.

Mouret, quand il revint du chemin de fer, avait le coeur gros. Il chercha sa femme, la trouva dans le
jardin, sous une tonnelle où elle pleurait. Là, il se soulagea.

- En voilà un de moins! cria-t-il. Ça doit te faire plaisir. Tu pourras rôder dans les églises à ton aise ... Va,
sois tranquille, les deux autres ne resteront pas longtemps. Je garde Serge, parce qu'il est très-doux, et

que je le trouve un peu jeune pour aller faire son droit; mais, s'il te gêne, tu le diras, je t'en débarrasserai

aussi ... Quant à Désirée, elle ira chez sa nourrice.

Marthe continuait à pleurer silencieusement.

- Que veux-tu? on ne peut pas être dehors et chez soi. Tu as choisi le dehors, tes enfants ne sont plus rien
pour toi, c'est logique ... D'ailleurs maintenant, n'est-ce pas? il faut faire de la place pour tout ce monde

qui vit dans notre maison. Elle n'est plus assez grande, notre maison. Ce sera heureux, si l'on ne nous met

pas à la porte nous-mêmes.

Il avait levé la tête, il examinait les fenêtres du second étage. Puis, baissant la voix:

- Ne pleure donc pas comme une bête; on te regarde. Tu n'aperçois pas cette paire d'yeux entre les
rideaux rouges? Ce sont les yeux de la soeur de l'abbé, je les connais bien. On est sûr de les trouver là,

pendant toute la journée ... Vois-tu, l'abbé est peut-être un brave homme; mais ces Trouche, je les sens

accroupis derrière leurs rideaux comme des loups à l'affût. Je parie que si l'abbé ne les empêchait pas, ils

descendraient la nuit par la fenêtre pour me voler mes poires ... Essuie tes yeux, ma bonne; sois sûre

qu'ils se régalent de nos querelles. Ce n'est pas une raison, parce qu'ils sont la cause du départ de l'enfant,

pour leur montrer le mal que ce départ nous fait à tous les deux.

Sa voix s'attendrissait, il était près lui-même de sangloter. Marthe, navrée, touchée au coeur par ses
dernières paroles, allait se jeter dans ses bras. Mais ils eurent peur d'être vus, ils sentirent comme un

obstacle entre eux. Alors, ils se séparèrent; tandis que les yeux d'Olympe luisaient toujours, entre les

deux rideaux rouges.

XI

Un matin, l'abbé Bourrette arriva, la face bouleversée. Il aperçut Marthe sur le perron, il vint lui serrer les
mains, en balbutiant:

- Ce pauvre Compan, c'est fini, il se meurt.... Je vais monter, il faut que je voie Faujas tout de suite.

Et quand Marthe lui eut montré le prêtre, qui, selon son habitude, se promenait au fond du jardin, en
lisant son bréviaire, il courut à lui, fléchissant sur ses jambes courtes. Il voulut parler, lui apprendre la

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