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Émile Zola - La Conquête de Plassans

Il tint bon: il refusa, le mois suivant, une paire de bottines à Marthe, sous prétexte que cela dérangerait
ses comptes et qu'il l'avait prévenue. Un soir, pourtant, sa femme le trouva pleurant à chaudes larmes,

dans leur chambre à coucher. Toute sa bonté s'émut; elle le prit entre les bras, le supplia de lui confier

son chagrin. Mais lui se dégagea brutalement, dit qu'il ne pleurait pas, qu'il avait la migraine, et que

c'était cela qui lui donnait les yeux rouges.

- Est-ce que tu crois, cria-t-il, que je suis une bête comme toi, pour sangloter!

Elle fut blessée. Le lendemain, il affecta une grande gaieté. Puis, à quelques jours de là, après le dîner,
comme l'abbé Faujas et sa mère étaient descendus, il refusa de faire sa partie de piquet. Il n'avait pas la

tête au jeu, disait-il. Les jours suivants, il trouva d'autres prétextes, si bien que les parties cessèrent. Tout

le monde descendait sur la terrasse, Mouret s'asseyait en face de sa femme et de l'abbé, causant,

cherchant les occasions de prendre la parole, qu'il gardait le plus longtemps possible; tandis que madame

Faujas, à quelques pas, se tenait dans l'ombre, muette, immobile, les mains sur les genoux, pareille à une

de ces figures légendaires gardant un trésor avec la fidélité rogue d'une chienne accroupie.

- Hein! la belle soirée, disait Mouret chaque soir. Il fait meilleur ici que dans la salle à manger. Vous
aviez bien raison de venir prendre le frais ... Tiens! une étoile filante! avez-vous vu, monsieur l'abbé? Je

me suis laissé dire que c'est saint Pierre qui allume sa pipe, là-haut.

Il riait. Marthe restait grave, gênée par les plaisanteries dont il gâtait le large ciel qui s'étendait devant
elle, entre les poiriers de M. Rastoil et les marronniers de la sous-préfecture. Il affectait parfois d'ignorer

qu'elle pratiquait, maintenant; il prenait l'abbé à partie, en lui déclarant qu'il comptait sur lui pour faire le

salut de toute la maison. D'autres fois, il ne commençait pas une phrase sans dire sur un ton de bonne

humeur: «A présent que ma femme va à confesse....» Puis, lorsqu'il était las de cet éternel sujet, il

écoutait ce qu'on disait dans les jardins voisins; il reconnaissait les voix légères qui s'élevaient, portées

par l'air tranquille de la nuit, pendant que les derniers bruits de Plassans s'éteignaient, au loin.

- Ça, murmurait-il, l'oreille tendue du côté de la sous-préfecture, ce sont les voix de monsieur de
Condamin et du docteur Porquier. Ils doivent se moquer des Paloque ... Avez-vous entendu le fausset de

monsieur Delangre, qui a dit: «Mesdames, vous devriez rentrer; l'air devient frais.» Vous ne trouvez pas

qu'il a toujours l'air d'avoir avalé un mirliton, le petit Delangre?

Et il se tournait du côté du jardin des Rastoil.

- Il n'y a personne chez eux, reprenait-il; je n'entends rien ... Ah! si, les grandes dindes de filles sont
devant la cascade. On dirait que l'aînée mâche des cailloux en parlant. Tous les soirs, elles en ont pour

une bonne heure à jaboter. Si elles se confient les déclarations qu'on leur fait, ça ne doit pourtant pas être

long ... Eh! ils y sont tous. Voilà l'abbé Surin, qui a une voix de flûte, et l'abbé Fénil, qui pourrait servir

de crécelle, le vendredi saint. Dans ce jardin, ils s'entassent quelquefois une vingtaine, sans remuer

seulement un doigt. Je crois qu'ils se mettent là pour écouter ce que nous disons.

A tous ces bavardages, l'abbé Faujas et Marthe répondaient par de courtes phrases, lorsqu'il les
interrogeait directement. D'ordinaire, le visage levé, les yeux perdus, ils étaient ensemble, ailleurs, plus

loin, plus haut. Un soir, Mouret s'endormit. Alors, lentement, ils se mirent à causer; ils baissaient la voix,

ils approchaient leurs têtes. Et, à quelques pas, madame Faujas, les mains sur les genoux, les oreilles

élargies, les yeux ouverts, sans entendre, sans voir, semblait les garder.

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