bibliotheq.net - littérature française
 

Émile Zola - La Conquête de Plassans

verve moqueuse de Mouret.

- Si vous voulez manger maintenant, vous pouvez venir, dit Rose de sa voix maussade, en s'avançant sur
le perron.

- C'est cela. Les enfants, à la soupe! cria gaiement Mouret, sans paraître garder la moindre méchante
humeur. La famille se leva. Alors Désirée, qui avait gardé sa gravité de pauvre innocente, eut comme un

réveil de douleur, en voyant tout le monde se remuer. Elle se jeta au cou de son père, elle balbutia:

- Papa, j'ai un oiseau qui s'est envolé.

- Un oiseau, ma chérie? Nous le rattraperons.

Et il la caressait, il se faisait très-calin. Mais il fallut qu'il allât, lui aussi, voir la cage. Quand il ramena
l'enfant, Marthe et ses deux fils se trouvaient déjà dans la salle à manger. Le soleil couchant, qui entrait

par la fenêtre, rendait toutes gaies les assiettes de porcelaine, les timbales des enfants, la nappe blanche.

La pièce était tiède, recueillie, avec l'enfoncement verdâtre du jardin.

Comme Marthe, calmée par cette paix, ôtait en souriant le couvercle de la soupière, un bruit se fit dans le
corridor. Rose, effarée, accourut, en bulbutiant:

- Monsieur l'abbé Faujas est là.

II

Mouret fit un geste de contrariété. Il n'attendait réellement son locataire que le surlendemain, au plus tôt.
Il se levait vivement, lorsque l'abbé Faujas parut à la porte, dans le corridor. C'était un homme grand et

fort, une face carrée, aux traits larges, au teint terreux. Derrière lui, dans son ombre, se tenait une femme

âgée qui lui ressemblait étonnamment, plus petite, l'air plus rude. En voyant la table mise, ils eurent tous

les deux un mouvement d'hésitation; ils reculèrent discrètement, sans se retirer. La haute figure noire du

prêtre faisait une tache de deuil sur la gaieté du mur blanchi à la chaux.

- Nous vous demandons pardon de vous déranger, dit-il à Mouret. Nous venons de chez monsieur l'abbé
Bourrette; il a dû vous prévenir....

- Mais pas du tout! s'écria Mouret. L'abbé n'en fait jamais d'autres; il a toujours l'air de descendre du
paradis.... Ce matin encore, monsieur, il m'affirmait que vous ne seriez pas ici avant deux jours.... Enfin,

il va falloir vous installer tout de même. L'abbé Faujas s'excusa. Il avait une voix grave, d'une grande

douceur dans la chute des phrases. Vraiment, il était désolé d'arriver à un pareil moment. Quand il eut

exprimé ses regrets, sans bavardage, en dix paroles nettement choisies, il se tourna pour payer le

commissionnaire qui avait apporté sa malle. Ses grosses mains bien faites tirèrent d'un pli de sa soutane

une bourse, dont on n'aperçut que les anneaux d'acier; il fouilla un instant, palpant du bout des doigts,

avec précaution, la tête baissée. Puis, sans qu'on eût vu la pièce de monnaie, le commissionnaire s'en alla.

Lui, reprit de sa voix polie:

- Je vous en prie, monsieur, remettez-vous à table.... Votre domestique nous indiquera l'appartement. Elle
m'aidera à monter ceci.

Il se baissait déjà pour prendre une poignée de la malle. C'était une petite malle de bois, garantie par des
coins et des bandes de tôle; elle paraissait avoir été réparée, sur un des flancs, à l'aide d'une traverse de

sapin. Mouret resta surpris, cherchant des yeux les autres bagages du prêtre; mais il n'aperçut qu'un grand

< page précédente | 6 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.