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Émile Zola - La Conquête de Plassans

milieu de la chaussée. De la rue Balande à Saint-Saturnin, il lui fallait déjà répondre à un grand nombre
de coups de chapeau. Un dimanche, madame de Condamin l'avait arrêté à la sortie des vêpres, sur la

place de l'Évêché, où elle s'était entretenue avec lui pendant une bonne demi-heure.

- Eh bien! monsieur l'abbé, lui disait Mouret en riant, vous voilà en odeur de sainteté, maintenant ... Et
dire que j'étais le seul à vous défendre, il n'y a pas six mois!... Cependant, à votre place, je me méfierais.

Vous avez toujours l'évêché contre vous.

Le prêtre haussait légèrement les épaules. Il n'ignorait pas que l'hostilité qu'il rencontrait encore venait du
clergé. L'abbé Fenil tenait monseigneur Rousselot tremblant sous la rudesse de sa volonté. Vers la fin du

mois de mars, comme le grand vicaire alla faire un petit voyage, l'abbé Faujas parut profiter de celle

absence pour rendre plusieurs visites à l'évêque. L'abbé Surin, le secrétaire particulier, racontait que «ce

diable d'homme» restait enfermé pendant des heures entières avec monseigneur, et que celui-ci était

d'une humeur atroce, après ces longs entretiens. Lorsque l'abbé Fenil revint, l'abbé Faujas cessa ses

visites, s'effaçant de nouveau devant lui. Mais l'évêque resta inquiet; il fut évident que quelque

catastrophe s'était produite dans son bien-être de prélat insouciant. À un dîner qu'il donna à son clergé, il

fut particulièrement aimable pour l'abbé Faujas, qui n'était pourtant toujours qu'un humble vicaire de

Saint-Saturnin. Les lèvres minces de l'abbé Fenil se pinçaient davantage; ses pénitentes lui donnaient des

colères contenues, en lui demandant obligeamment des nouvelles de sa santé.

Alors, l'abbé Faujas entra en pleine sérénité. Il continuait sa vie sévère; seulement, il prenait une aisance
aimable. Ce fut un mardi soir qu'il triompha définitivement. Il était chez lui, à une fenêtre, jouissant des

premières tiédeurs du printemps, lorsque la société de M. Péqueur de Saulaies descendit au jardin et le

salua de loin; il y avait là madame de Condamin, qui poussa la familiarité jusqu'à agiter son mouchoir.

Mais au même moment, de l'autre côté, la société de M. Rastoil s'asseyait devant la cascade, sur des

sièges rustiques. M. Delangre, appuyé à la terrasse de la sous-préfecture, guettait ce qui se passait chez le

juge, par-dessus le jardin des Mouret, grâce à la pente des terrains.

- Vous verrez qu'ils ne daigneront pas même l'apercevoir, murmura-t-il.

Il se trompait. L'abbé Fenil, ayant tourné la tête, comme par hasard, ôta son chapeau. Alors tous les
prêtres qui étaient là en firent autant, et l'abbé Faujas rendit le salut. Puis, après avoir lentement promené

son regard, à droite et à gauche, sur les deux sociétés, il quitta la fenêtre, il ferma ses rideaux blancs d'une

discrétion religieuse.

IX

Le mois d'avril fut très-doux. Le soir, après le dîner, les enfants quittaient la salle à manger, pour aller
jouer dans le jardin. Comme on étouffait au fond de l'étroite pièce, Marthe et le prêtre finirent, eux aussi,

par descendre sur la terrasse. Ils s'asseyaient à quelques pas de la fenêtre, grande ouverte, en dehors du

rayon cru dont la lampe rayait les grands buis. Là, ils parlaient, dans la nuit tombante, des mille soins de

l'oeuvre de la Vierge. Cette continuelle préoccupation de charité mettait dans leur causerie une douceur

de plus. En face d'eux, entre les énormes poiriers de M. Rastoil et les marronniers noirs de la

sous-préfecture, un large morceau de ciel montait. Les enfants couraient sous les tonnelles, à l'autre bout

du jardin; tandis que de courtes querelles, dans la salle à manger, haussaient brusquement les voix de

Mouret et de madame Faujas, restés seuls, s'acharnant au jeu.

Et parfois Marthe, attendrie, pénétrée d'une langueur qui ralentissait les paroles sur ses lèvres, s'arrêtait,
en voyant la fusée d'or de quelque étoile filante. Elle souriait, la tête un peu renversée, regardant le ciel.

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