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Émile Zola - La Conquête de Plassans

avait une des plus belles âmes qu'il eût encore rencontrées. Il acceptait, mais il comptait absolument sur
elle; lui, pouvait bien peu. C'était elle qui trouverait dans la ville des dames pour former un comité, qui

réunirait les souscriptions, qui se chargerait, en un mot, des détails si délicats, si laborieux d'un appel à la

charité publique. Et il lui donna un rendez-vous, dès le lendemain, à Saint-Saturnin, pour la mettre en

rapport avec l'architecte du diocèse, qui pourrait, beaucoup mieux que lui, la renseigner sur les dépenses.

Ce soir-là, en se couchant, Mouret était fort gai. Il n'avait pas laissé prendre une partie à madame Faujas.

- Tu as l'air tout heureux, ma bonne, dit-il à sa femme. Hein! tu as vu comme je lui ai flanqué sa quinte
par terre? Elle en était retournée, la vieille!

Et, comme Marthe sortait d'une armoire une robe de soie, il lui demanda avec surprise si elle comptait
sortir le lendemain. Il n'avait rien entendu, en bas.

- Oui, répondit-elle, j'ai des courses; j'ai un rendez-vous à l'église, avec l'abbé Faujas, pour des choses
que je te dirai.

Il resta planté devant elle, stupéfait, la regardant, pour voir si elle ne se moquait pas du lui. Puis, sans se
fâcher, de son air goguenard:

- Tiens, tiens, murmura-t-il, je n'avais pas vu ça. Voilà que tu donnes dans la calotte, maintenant.

VIII

Marthe, le lendemain, alla d'abord chez sa mère. Elle lui expliqua la bonne oeuvre dont elle rêvait.
Comme la vieille dame hochait la tête en souriant, elle se fâcha presque; elle lui fit entendre qu'elle avait

peu de charité.

- C'est une idée de l'abbé Faujas, ça, dit brusquement Félicité.

- En effet, murmura Marthe, surprise: nous en avons longuement causé ensemble. Comment le
savez-vous?

Madame Rougon eut un léger haussement d'épaules, sans répondre plus nettement. Elle reprit avec
vivacité:

- Eh bien, ma chérie, tu as raison! il faut t'occuper, et ce que tu as trouvé là est très-bien. Ça me chagrine
vraiment de te voir toujours enfermée dans cette maison retirée, qui sent la mort. Seulement, ne compte

pas sur moi, je ne veux être pour rien dans ton affaire. On dirait que c'est moi qui fais tout, que nous nous

sommes entendues pour imposer nos idées à la ville. Je désire, au contraire, que tu aies tout le bénéfice

de ta bonne pensée. Je t'aiderai de mes conseils, si tu y consens, mais pas davantage.

- J'avais pourtant compté sur vous pour faire partie du comité fondateur, dit Marthe, que la pensée d'être
seule, dans une si grosse aventure, effrayait un peu.

- Non, non, ma présence gâterait les choses, je t'assure. Dis au contraire bien haut que je ne puis être du
comité, que je t'ai refusé, en prétextant des occupations. Laisse entendre même que je n'ai pas foi dans

ton projet.... Cela décidera ces dames, tu verras.... Elles seront enchantées d'être d'une bonne oeuvre dont

je ne serai pas. Vois madame Rastoil, madame de Condamin, madame Delangre; vois également madame

Paloque, mais la dernière; elle sera flattée, elle te servira plus que toutes les autres.... Et si tu te trouvais

embarrassée, viens me consulter.

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