bibliotheq.net - littérature française
 

Émile Zola - La Conquête de Plassans

pour disparaître. Il comptait s'en aller avec lui, ce qui devait lui ménager une sortie convenable.
Maintenant, s'il partait seul, c'était un échec absolu; on raconterait le lendemain dans la ville qu'on l'avait

jeté à la porte. Il se réfugia de nouveau dans l'embrasure d'une fenêtre, épiant une occasion, cherchant un

moyen de faire une retraite honorable.

Cependant, le salon se vidait, il n'y avait plus que quelques dames. Alors, il remarqua une personne fort
simplement mise. C'était madame Mouret, rajeunie par des bandeaux légèrement ondulés. Elle le surprit

beaucoup par son tranquille visage, où deux grands yeux noirs semblaient dormir. Il ne l'avait pas

aperçue de la soirée; elle était sans doute restée dans son coin, sans bouger, contrariée de perdre ainsi le

temps, les mains sur les genoux, à ne rien faire. Comme il l'examinait, elle se leva pour prendre congé de

sa mère.

Celle-ci goûtait une de ses joies les plus aiguës, à voir le beau monde de Plassans s'en aller avec des
révérences, la remerciant de son punch, de son salon vert, des heures agréables qu'il venait de passer chez

elle; et elle pensait qu'autrefois le beau monde lui marchait sur la chair, selon sa rude expression, tandis

que, à cette heure, les plus riches ne trouvaient pas de sourires assez tendres pour cette chère madame

Rougon. - Ah! madame, murmurait le juge de paix Maffre, on oublie ici la marche des heures.

- Vous seule savez recevoir, dans ce pays de loups, chuchotait la jolie madame de Condamin.

- Nous vous attendons à dîner demain, disait M. Delangre; mais à la fortune du pot, nous ne faisons pas
de façons comme vous.

Marthe dut traverser cette ovation pour arriver près de sa mère. Elle l'embrassa, et se retirait, lorsque
Félicité la retint, cherchant quelqu'un des yeux, autour d'elle. Puis, ayant aperçu l'abbé Faujas:

- Monsieur l'abbé, dit-elle en riant, êtes-vous un homme galant?

L'abbé s'inclina.

- Alors, ayez donc l'obligeance d'accompagner ma fille, vous qui demeurez dans la maison; cela ne vous
dérangera pas, et il y a un bout de ruelle noire qui n'est vraiment pas rassurant.

Marthe, de son air paisible, assurait qu'elle n'était pas une petite fille, qu'elle n'avait pas peur; mais sa
mère ayant insisté, disant qu'elle serait plus tranquille, elle accepta les bons soins de l'abbé. Et, comme

celui-ci s'en allait avec elle, Félicité, qui les avait accompagnés jusqu'au palier, répéta à l'oreille du prêtre

avec un sourire:

- Rappelez-vous ce que j'ai dit.... Plaisez aux femmes, si vous voulez que Plassans soit à vous.

VII

Le soir même, Mouret, qui ne dormait pas, pressa Marthe de questions, voulant connaître les événements
de la soirée. Elle répondit que tout s'était passé comme à l'habitude, qu'elle n'avait rien remarqué

d'extraordinaire. Elle ajouta simplement que l'abbé Faujas l'avait accompagnée, en causant avec elle de

choses insignifiantes. Mouret fut très-contrarié de ce qu'il appelait «l'indolence» de sa femme.

- On pourrait bien s'assassiner chez ta mère, dit-il en s'enfonçant la tête dans l'oreiller d'un air furieux; ce
n'est certainement pas toi qui m'en apporterais la nouvelle.

Le lendemain, lorsqu'il rentra pour le dîner, il cria à Marthe, du plus loin qu'il l'aperçut:

< page précédente | 43 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.