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Émile Zola - La Conquête de Plassans

dehors, ne montait de ce coin désert de la ville.

Cependant, elles travaillèrent dix grandes minutes en silence. Désirée se donnait une peine infinie pour
faire une jupe à sa poupée. Par moments, Marthe levait la tête, regardait l'enfant avec une tendresse un

peu triste. Comme elle la voyait très-embarrassée:

- Attends, reprit-elle; je vais lui mettre les bras, moi.

Elle prenait la poupée, lorsque deux grands garçons de dix-sept et dix-huit ans descendirent le perron. Ils
vinrent embrasser Marthe.

- Ne nous gronde pas, maman, dit gaiement Octave. C'est moi qui ai mené Serge à la musique.... Il y
avait un monde, sur le cours Sauvaire!

- Je vous ai crus retenus au collège, murmura la mère; sans cela, j'aurais été bien inquiète.

Mais Désirée, sans plus songer à la poupée, s'était jetée au cou de Serge, en lui criant:

- J'ai un oiseau qui s'est envolé, le bleu, celui dont tu m'avais fait cadeau.

Elle avait une grosse envie de pleurer. Sa mère, qui croyait ce chagrin oublié, eut beau lui montrer la
poupée. Elle tenait le bras de son frère, elle répétait, en l'entraînant vers le jardin:

- Viens voir.

Serge, avec sa douceur complaisante, la suivit, cherchant à la consoler. Elle le conduisit à une petite
serre, devant laquelle se trouvait une cage posée sur un pied. Là, elle lui expliqua que l'oiseau s'était

sauvé au moment où elle avait ouvert la porte pour l'empêcher de se battre avec un autre.

- Pardi! ce n'est pas étonnant, cria Octave, qui s'était assis sur la rampe de la terrasse: elle est toujours à
les toucher, elle regarde comment ils sont faits et ce qu'ils ont dans le gosier pour chanter. L'autre jour,

elle les a promenés toute une après-midi dans ses poches, afin qu'ils aient bien chaud.

- Octave!... dit Marthe d'un ton de reproche; ne la tourmente pas, la pauvre enfant.

Désirée n'avait pas entendu. Elle racontait à Serge, avec de longs détails, de quelle façon l'oiseau s'était
envolé.

- Vois-tu, il a glissé comme ça, il est allé se poser à côté, sur le grand poirier de monsieur Rastoil. De là,
il a sauté sur le prunier, au fond. Puis il a repassé sur ma tête, et il est entré dans les grands arbres de la

sous-préfecture, où je ne l'ai plus vu, non, plus du tout.

Des larmes parurent au bord de ses yeux.

- Il reviendra peut-être, hasarda Serge.

- Tu crois?... J'ai envie de mettre les autres dans une boîte et de laisser la cage ouverte toute la nuit.

Octave ne put s'empêcher de rire; mais Marthe rappela Désirée.

- Viens donc voir, viens donc voir!

Et elle lui présenta la poupée. La poupée était superbe; elle avait une jupe roide, une tête formée d'un

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