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Émile Zola - La Conquête de Plassans

jour où vous êtes entré ici.... Je ne vous le disais pas. Je voyais que cela vous déplaisait. Mais je sentais
bien que vous deviniez mon coeur. J'étais satisfaite, j'espérais que nous pourrions être heureux un jour,

dans une union toute divine.... Alors, c'est pour vous que j'ai vidé la maison. Je me suis trainée sur les

genoux, j'ai été votre servante.... Vous ne pouvez pourtant pas être cruel jusqu'au bout. Vous avez

consenti à tout, vous m'avez permis d'être à vous seul, d'écarter les obstacles qui nous séparaient.

Souvenez-vous, je vous en supplie. Maintenant que me voilà malade, abandonnée, le coeur meurtri, la

tête vide, il est impossible que vous me repoussiez.... Nous n'avons rien dit tout haut, c'est vrai. Mais mon

amour parlait et votre silence répondait. C'est à l'homme que je m'adresse, ce n'est pas au prêtre. Vous

m'avez dit qu'il n'y avait qu'un homme, ici. L'homme m'entendra.... Je vous aime, Ovide, je vous aime, et

j'en meurs.

Elle sanglotait. L'abbé Faujas avait redressé sa haute taille, il s'approcha de Marthe, laissa tomber sur elle
son mépris de la femme.

- Ah! misérable chair! dit-il. Je comptais que vous seriez raisonnable, que jamais vous n'en viendriez à
cette honte de dire tout haut ces ordures.... Oui, c'est l'éternelle lutte du mal contre les volontés fortes.

Vous êtes la tentation d'en bas, la lâcheté, la chute finale. Le prêtre n'a pas d'autre adversaire que vous, et

l'on devrait vous chasser des églises, comme impures et maudites.

- Je vous aime, Ovide, balbutia-t-elle encore; je vous aime, secourez-moi.

- Je vous ai déjà trop approchée, continua-t-il. Si j'échoue, ce sera vous, femme, qui m'aurez ôté de ma
force par votre seul désir. Retirez-vous, allez-vous-en, vous êtes Satan! Je vous battrai pour faire sortir le

mauvais ange de votre corps.

Elle s'était laissé glisser, assise à demi contre le mur muette de terreur, devant le poing dont le prêtre la
menaçait. Ses cheveux se dénouaient, une grande mèche blanche lui barrait le front. Lorsque, cherchant

un secours dans la chambre nue, elle aperçut le Christ de bois noir, elle eut encore la force de tendre les

mains vers lui, d'un geste passionné.

- N'implorez pas la croix, s'écria le prêtre au comble de l'emportement. Jésus a vécu chaste, et c'est pour
cela qu'il a su mourir.

Madame Faujas rentrait, tenant au bras un gros panier de provisions. Elle se débarrassa vite, en voyant
son fils dans cette épouvantable colère. Elle lui prit les bras.

- Ovide, calme toi, mon enfant, murmura-t-elle en le caressant.

Et, se tournant vers Marthe écrasée, la foudroyant du regard:

- Vous ne pouvez donc pas le laisser tranquille!... Puis-qu'il ne veut pas de vous, ne le rendez pas malade,
au moins. Allons, descendez, il est impossible que vous restiez là. Marthe ne bougeait pas. Madame

Faujas dut la relever et la pousser vers la porte; elle grondait, l'accusait d'avoir attendu qu'elle fût sortie,

lui faisait promettre de ne plus remonter pour bouleverser la maison par de pareilles scènes. Puis, elle

ferma violemment la porte sur elle.

Marthe descendit en chancelant. Elle ne pleurait plus. Elle répétait:

- François reviendra, François les mettra tous à la rue.

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