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Émile Zola - La Conquête de Plassans

- Emballé! cria-t-elle.

Marthe resta huit jours couchée. Sa mère la venait voir chaque après-midi, se montrait d'une tendresse
extraordinaire. Les Faujas, les Trouche, se succédaient autour de son lit. Madame de Condamin

elle-même lui rendit plusieurs visites. Il n'était plus question de Mouret. Rose répondait à sa maîtresse

que monsieur avait dû aller à Marseille; mais, lorsque Marthe put descendre pour la première fois et se

mettre à table dans la salle à manger, elle s'étonna, elle demanda son mari avec un commencement

d'inquiétude.

- Voyons, chère dame, ne vous faites pas de mal, dit madame Faujas; vous retomberez au lit. Il a fallu
prendre un parti. Vos amis ont dû se consulter et agir dans vos intérêts.

- Vous n'avez pas à le regretter, s'écria brutalement Rose, après le coup de bâton qu'il vous a donné sur la
tête. Le quartier respire depuis qu'il n'est plus là. On craignait toujours qu'il ne mît le feu ou qu'il ne sortît

dans la rue avec un couteau. Moi, je cachais tous les couteaux de ma cuisine; la bonne de monsieur

Rastoil aussi... Et votre pauvre mère qui ne vivait plus!... Allez, le monde qui venait vous voir pendant

votre maladie, toutes ces dames, tous ces messieurs, me le disaient bien, lorsque je les reconduisais: C'est

un bon débarras pour Plassans. Une ville est toujours sur le qui-vive, quand un homme comme ça va et

vient en liberté.

Marthe écoutait ce flux de paroles, les yeux agrandis, horriblement pâle. Elle avait laissé retomber sa
cuiller; elle regardait en face d'elle, par la fenêtre ouverte, comme si quelque vision, montant derrière les

arbres fruitiers du jardin, l'avait térrifiée.

- Les Tulettes, les Tulettes! bégaya-t-elle en se cachant les yeux sous ses mains frémissantes.

Elle se renversait, se roidissait déjà dans une attaque de nerfs, lorsque l'abbé Faujas, qui avait achevé son
potage, lui prit les mains, qu'il serra fortement, et en murmurant de sa voix la plus souple:

- Soyez forte devant cette épreuve que Dieu vous envoie. Il vous accordera des consolations, si vous ne
vous révoltez pas; il saura vous ménager le bonheur que vous méritez. Sous la pression des mains du

prêtre, sous la tendre inflexion de ses paroles, Marthe se redressa, comme ressuscitée, les joues ardentes.

- Oh! oui, dit-elle en sanglotant, j'ai besoin de beaucoup de bonheur, promettez-moi beaucoup de
bonheur.

XIX

Les élections générales devaient avoir lieu en octobre. Vers le milieu de septembre, monseigneur
Rousselot partit brusquement pour Paris, après avoir eu un long entretien avec l'abbé Faujas. On parla

d'une maladie grave d'une de ses soeurs, qui habitait Versailles. Cinq jours plus tard, il était de retour; il

se faisait faire une lecture par l'abbé Surin, dans son cabinet. Renversé au fond d'un fauteuil, frileusement

enveloppé dans une douillette de soie violette, bien que la saison fut encore très-chaude, il écoutait avec

un sourire la voix féminine du jeune abbé qui scandait amoureusement des strophes d'Anacréon.

- Bien, bien, murmurait-il, vous avez la musique de cette belle langue.

Puis, regardant la pendule, le visage inquiet, il reprit:

- Est-ce que l'abbé Faujas est déjà venu ce matin?... Ah! mon enfant, que de tracas! J'ai encore dans les

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