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Émile Zola - La Conquête de Plassans

ton mari, n'hésite pas, ne t'expose pas davantage.... Les fous, on les enferme!

Elle partit sur ce mot. Quand Trouche fut seul avec l'abbé Faujas, il ricana de son mauvais rire, qui
montrait ses dents noires.

- C'est la propriétaire qui me devra un beau cierge! murmura-t-il. Elle pourra gigoter tant qu'elle voudra,
la nuit.

Le prêtre, le visage terreux, les yeux à terre, ne répondit pas. Puis, il haussa les épaules, il alla lire son
bréviaire, sous la tonnelle, au fond du jardin.

XVIII

Le dimanche, par une habitude d'ancien commerçant, Mouret sortait, faisait un tour en ville. Il ne quittait
plus que ce jour-là la solitude étroite où il s'enfermait avec une sorte de honte. C'était machinal. Dès le

matin, il se rasait, passait une chemise blanche, brossait sa redingote et son chapeau; puis, après le

déjeuner, sans qu'il sût comment, il se trouvait dans la rue, marchant à petits pas, l'air propre, les mains

derrière le dos.

Un dimanche, comme il mettait le pied hors de chez lui, il aperçut, sur le trottoir de la rue Balande, Rose,
qui causait vivement avec la bonne de M. Rastoil. Les deux cuisinières se turent en le voyant. Elles

l'examinaient d'un air tellement singulier, qu'il s'assura si un bout de son mouchoir ne pendait pas d'une

de ses poches de derrière. Lorsqu'il fut arrivé à la place de la Sous-Préfecture, il tourna la tête, il les

retrouva plantées à la même place: Rose imitait le balancement d'un homme ivre, tandis que la bonne du

président riait aux éclats. - Je marche trop vite, elles se moquent de moi, pensa Mouret.

Il ralentit encore le pas. Dans la rue de la Banne, à mesure qu'il avançait vers le marché, les boutiquiers
accouraient sur les portes, le suivaient curieusement des yeux. Il fit un petit signe de tête au boucher, qui

resta ahuri, sans lui rendre son salut. La boulangère, à laquelle il adressa un coup de chapeau, parut si

effrayée, qu'elle se rejeta en arrière. La fruitière, l'épicier, le pâtissier, se le montraient du doigt, d'un

trottoir à l'autre. Derrière lui, il laissait toute une agitation; des groupes se formaient, des bruits de voix

s'élevaient, mêlés de ricanements.

- Avez-vous vu comme il marche raide?

- Oui.... Quand il a voulu enjamber le ruisseau, il a failli faire la cabriole.

- On dit qu'ils sont tous comme ça.

- N'importe, j'ai eu bien peur.... Pourquoi le laisse-t-on sortir? Ça devrait être défendu.

Mouret, intimidé, n'osait plus se retourner; il était pris d'une vague inquiétude, tout en ne comprenant pas
nettement qu'on parlait de lui. Il marcha plus vite, fit aller les bras d'un air aisé. Il regretta d'avoir mis sa

vieille redingote, une redingote noisette, qui n'était plus à la mode. Arrivé au marché, il hésita un

moment, puis s'engagea résolûment au milieu des marchandes de légumes. Mais là sa vue produisit une

véritable révolution.

Les ménagères de tout Plassans firent la haie sur son passage. Les marchandes, debout à leurs bancs, les
poings aux côtés, le dévisagèrent. Il y eut des poussées, des femmes montèrent sur les bornes de la halle

au blé. Lui, hâtait toujours le pas, cherchant à se dégager, ne pouvant croire décidément qu'il était la

cause de ce vacarme.

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