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Émile Zola - La Conquête de Plassans

- Je ne sais pas au juste, monsieur. Ça m'a paru un reste de pâté, dans un journal. Ils avaient aussi des
pommes, des petites pommes de rien du tout.

- Et ils causaient, n'est-ce pas? Vous avez entendu ce qu'ils disaient?

- Non, monsieur, ils ne causaient pas.... Je suis restée un bon quart d'heure à les regarder. Ils ne disaient
rien, pas ça, tenez! Ils mangeaient, ils mangeaient! Marthe s'était levée, réveillant Désirée, faisant mine

de monter; la curiosité de son mari la blessait. Celui-ci se décida enfin à se lever également; tandis que la

vieille Rose, qui était dévote, continuait d'une voix plus basse:

- Le pauvre cher homme devait avoir joliment faim.... Sa mère lui passait les plus gros morceaux et le
regardait avaler avec un plaisir.... Enfin, il va dormir dans des draps bien blancs. A moins que l'odeur des

fruits ne l'incommode. C'est que ça ne sent pas bon dans la chambre; vous savez, cette odeur aigre des

poires et des pommes. Et pas un meuble, rien que le lit dans un coin. Moi, j'aurais peur, je garderais la

lumière toute la nuit.

Mouret avait pris son bougoir. Il resta un instant debout devant Rose, résumant la soirée dans ce mot de
bourgeois tiré de ses idées accoutumées:

- C'est extraordinaire.

Puis, il rejoignit sa femme au pied de l'escalier. Elle était couchée, elle dormait déjà, qu'il écoutait encore
les bruits légers qui venaient de l'étage supérieur. La chambre de l'abbé était juste au-dessus de la sienne.

Il l'entendit ouvrir doucement la fenêtre, ce qui l'intrigua beaucoup. Il leva la tête de l'oreiller, luttant

désespérément contre le sommeil, voulant savoir combien de temps le prêtre resterait à la fenêtre. Mais le

sommeil fut le plus fort; Mouret ronflait à poings fermés, avant d'avoir pu saisir de nouveau le sourd

grincement de l'espagnolette.

En haut, à la fenêtre, l'abbé Faujas, tète nue, regardait la nuit noire. Il demeura longtemps là, heureux
d'être enfin seul, s'absorbant dans ces pensées qui lui mettaient tant de dureté au front. Sous lui, il sentait

le sommeil tranquille de cette maison où il était depuis quelques heures, l'haleine pure des enfants, le

souffle honnête de Marthe, la respiration grosse et régulière de Mouret. Et il y avait un mépris dans le

redressement, de son cou de lutteur, tandis qu'il levait la tête comme pour voir au loin, jusqu'au fond de

la petite ville endormie. Les grands arbres du jardin de la sous-préfecture faisaient une masse sombre, les

poiriers de M. Rastoil allongeaient des membres maigres et tordus; puis, ce n'était plus qu'une mer de

ténèbres, un néant, dont pas un bruit ne montait. La ville avait une innocence de fille au berceau.

L'abbé Faujas tendit les bras d'un air de défi ironique, comme s'il voulait prendre Plassans pour l'étouffer
d'un effort contre sa poitrine robuste. Il murmura:

- Et ces imbéciles qui souriaient, ce soir, en me voyant traverser leurs rues!

III

Le lendemain, Mouret passa la matinée à épier son nouveau locataire. Cet espionnage allait emplir les
heures vides qu'il passait au logis à tatillonner, à ranger les objets qui traînaient, à chercher des querelles

à sa femme et à ses enfants. Désormais, il aurait une occupation, un amusement, qui le tirerait de sa vie

de tous les jours. Il n'aimait pas les curés, comme il le disait, et le premier prêtre qui tombait dans son

existence l'intéressait à un point extraordinaire. Ce prêtre apportait chez lui une odeur mystérieuse, un

inconnu presque inquiétant. Bien qu'il fît l'esprit fort, qu'il se déclarât voltairien, il avait en face de l'abbé

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