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Émile Zola - La Conquête de Plassans

se renversait contre le dossier de sa chaise, les bras ballants, la tête blanche et fixe, le regard perdu. Il ne
bougeait pas.

Les deux femmes, silencieusement, l'examinèrent l'une après l'autre.

- Il m'a donné froid aux os, dit Rose en redescendant. Avez-vous remarqué ses yeux? Et quelle saleté! Il
y a bien deux mois qu'il n'a posé une plume sur le bureau. Moi qui m'imaginais qu'il écrivait là dedans!...

Quand on pense que la maison est si gaie, et qu'il s'amuse à faire le mort, tout seul!

XVII

La santé de Marthe causait des inquiétudes au docteur Porquier. Il gardait son sourire affable, la traitait
en médecin de la belle société, pour lequel la maladie n'existait jamais, et qui donnait une consultation

comme une couturière essaye une robe; mais certain pli de ses lèvres disait que «la chère madame»

n'avait pas seulement une légère toux de sang, ainsi qu'il le lui persuadait. Dans les beaux jours, il lui

conseilla de se distraire, de faire des promenades en voiture, sans se fatiguer pourtant. Alors, Marthe, qui

était prise de plus en plus d'une angoisse vague, d'un besoin d'occuper ses impatiences nerveuses,

organisa des promenades aux villages voisins. Deux fois par semaine, elle partait après le déjeuner, dans

une vieille calèche repeinte, que lui louait un carrossier de Plassans; elle allait à deux ou trois lieues, de

façon à être de retour vers six heures. Son rêve caressé était d'emmener avec elle l'abbé Faujas; elle

n'avait même consenti à suivre l'ordonnance du docteur que dans cet espoir; mais l'abbé, sans refuser

nettement, se prétendait toujours trop occupé. Elle devait se contenter de la compagnie d'Olympe ou de

madame Faujas.

Une après-midi, comme elle passait avec Olympe au village des Tulettes, le long de la petite propriété de
l'oncle Macquart, celui-ci l'ayant aperçue lui cria, du haut de sa terrasse plantée de deux mûriers:

- Et Mouret? Pourquoi Mouret n'est-il pas venu?

Elle dut s'arrêter un instant chez l'oncle, auquel il fallut expliquer longuement qu'elle était souffrante et
qu'elle ne pouvait dîner avec lui. Il voulait absolument tuer un poulet.

- Ça ne fait rien, dit-il enfin. Je le tuerai tout de même. Tu l'emporteras.

Et il alla le tuer tout de suite. Quand il eut rapporté le poulet, il l'étendit sur la table de pierre, devant la
maison, en murmurant d'un air ravi:

- Hein? est-il gras, ce gaillard-là!

L'oncle était justement en train de boire une bouteille de vin, sous ses mûriers, en compagnie d'un grand
garçon maigre, tout habillé de gris. Il avait décidé les deux femmes à s'asseoir, apportant des chaises,

faisant les honneurs de chez lui avec un ricanement de satisfaction. - Je suis bien ici, n'est-ce pas?... Mes

mûriers sont joliment beaux. L'été, je fume ma pipe au frais. L'hiver, je m'asseois là-bas contre le mur, au

soleil.... Tu vois mes légumes? Le poulailler est au fond. J'ai encore une pièce de terre derrière la maison,

où il y a des pommes de terre et de la luzerne.... Ah! dame, je me fais vieux; c'est bien le temps que je

jouisse un peu.

Il se frottait les mains, roulant doucement la tête, couvant sa propriété d'un regard attendri. Mais une
pensée parut l'assombrir.

- Est-ce qu'il y a longtemps que tu as vu ton père? demanda-t-il brusquement. Rougon n'est pas gentil....

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