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Émile Zola - La Conquête de Plassans

veille aux petits détails. Mais du moment que vous êtes occupé, je ne veux pas vous déranger. Faites,
faites vos affaires, la maison est à vous. Madame n'avait qu'un mot à dire, je l'aurais laissée veiller à votre

tranquillité.

Madame Faujas laissa échapper un grondement. Un regard de son fils la calma.

- Entrez, je vous en prie, reprit-il; vous ne me dérangez nullement. Je confessais madame Mouret, qui est
un peu souffrante.... Entrez donc. La nappe de l'autel pourrait être changée, en effet.

- Non, non, je reviendrai, répéta-t-elle; je suis confuse de vous avoir interrompu. Continuez, continuez,
monsieur le curé.

Elle entra cependant. Pendant qu'elle regardait avec Marthe la nappe de l'autel, le prêtre gronda sa mère,
à voix basse:

- Pourquoi l'avez-vous arrêtée, mère? Je ne vous ai pas dit de garder la porte.

Elle regardait fixement devant elle, de son air de bête têtue.

- Elle m'aurait passé sur le ventre avant d'entrer, murmura-t-elle. - Mais pourquoi?

- Parce que... Écoute, Ovide, ne te fâche pas; tu sais que tu me tues, lorsque tu te fâches.... Tu m'avais dit
d'accompagner la propriétaire ici, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai cru que tu avais besoin de moi, à cause des

curieux. Alors je me suis assise là. Va, je te réponds que vous étiez libres de faire ce que vous auriez

voulu; personne n'y aurait mis le nez.

Il comprit, il lui saisit les mains, la secouant, lui disant:

- Comment, mère, c'est vous qui avez pu supposer...?

- Eh! je n'ai rien supposé, répondit-elle avec une insouciance sublime. Tu es maître de faire ce qu'il te
plaît, et tout ce que tu fais est bien fait, vois-tu; tu es mon enfant.... J'irais voler pour toi, c'est clair.

Mais lui, n'écoutait plus. Il avait lâché les mains de sa mère, il la regardait, comme perdu dans les
réflexions qui rendaient sa face plus austère et plus dure.

- Non, jamais, jamais, dit-il avec un orgueil âpre. Vous vous trompez, mère.... Les hommes chastes sont
les seuls forts.

XVI

A dix-sept ans, Désirée riait toujours de son rire d'innocente. Elle était devenue une grande belle enfant,
toute grasse, avec des bras et des épaules de femme faite. Elle poussait comme une forte plante, heureuse

de croître, insouciante du malheur qui vidait et assombrissait la maison.

- Tu ne ris pas, disait-elle à son père. Veux-tu jouer à la corde? C'est ça qui est amusant!

Elle s'était emparée de tout un carré du jardin; elle bêchait, plantait des légumes, arrosait. Les gros
travaux étaient sa joie. Puis, elle avait voulu avoir des poules, qui lui mangeaient ses légumes, des poules

qu'elle grondait avec des tendresses de mère. A ces jeux, dans la terre, au milieu des bêtes, elle se

salissait, terriblement.

- C'est un vrai torchon! criait Rose. D'abord, je ne veux plus qu'elle entre dans ma cuisine, elle met de la

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