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Émile Zola - La Conquête de Plassans

Et elle avait souligné sa phrase en l'accompagnant de deux coups d'oeil, à droite et à gauche, vers les
jardins voisins. M. Maffre et le docteur Porquier hochèrent la tête d'un air d'approbation; tandis que les

Paloque s'interrogeaient, inquiets, ne comprenant pas, craignant de se compromettre d'un côté ou d'un

autre, s'ils ouvraient la bouche.

Au bout d'un quart d'heure, M. Rastoil se leva.

- Ma femme ne va plus savoir où nous sommes passés, murmura-t-il.

Tout le monde s'était mis debout, un peu embarrassé pour prendre congé. Mais l'abbé Faujas tendit les
mains: - Mon paradis reste ouvert, dit-il de son air le plus souriant.

Alors, le président promit de rendre, de temps à autre, une visite à monsieur le curé. Le sous-préfet
s'engagea de même, avec plus d'effusion. Et les deux sociétés restèrent encore là cinq grandes minutes à

se complimenter, pendant que, dans l'impasse, les rires des demoiselles Rastoil et de l'abbé Surin

s'élevaient de nouveau. La partie avait repris tout son feu; le volant allait et venait, d'un vol régulier,

au-dessus de la muraille.

XV

Un vendredi, madame Paloque, qui entrait à Saint-Saturnin, fut toute surprise d'apercevoir Marthe
agenouillée devant la chapelle Saint-Michel. L'abbé Faujas confessait.

- Tiens! pensa-t-elle, est-ce qu'elle aurait fini par toucher le coeur de l'abbé? Il faut que je reste. Si
madame de Condamin venait, ce serait drôle.

Elle prit une chaise, un peu en arrière, s'agenouillant à demi, la face entre les mains, comme abîmée dans
une prière ardente; elle écarta les doigts, elle regarda. L'église était très-sombre. Marthe, la tête tombée

sur son livre de messe, semblait dormir; elle faisait une masse noire contre la blancheur d'un pilier; et, de

tout son être, ses épaules seules vivaient, soulevées par de gros soupirs. Elle était si profondément

abattue, qu'elle laissait passer son tour, à chaque nouvelle pénitente que l'abbé Faujas expédiait. L'abbé

attendait une minute, s'impatientait, frappait de petits coups secs contre le bois du confessionnal. Alors,

une des femmes qui se trouvaient là, voyant que Marthe ne bougeait pas, se décidait à prendre sa place.

La chapelle se vidait, Marthe restait immobile et pâmée. - Elle est joliment prise, se dit la Paloque; c'est

indécent, de s'étaler comme ça dans une église.... Ah! voici madame de Condamin.

En effet, madame de Condamin entrait. Elle s'arrêta un instant devant le bénitier, ôtant son gant, se
signant d'un geste joli. Sa robe de soie eut un murmure dans l'étroit chemin ménagé entre les chaises.

Quand elle s'agenouilla, elle emplit la haute voûte du frisson de ses jupes. Elle avait son air affable, elle

souriait aux ténèbres de l'église. Bientôt, il ne resta plus qu'elle et Marthe. L'abbé se fâchait, tapait plus

fort contre le bois du confessionnal.

- Madame, c'est à vous, je suis la dernière, murmura obligeamment madame de Condamin, en se
penchant vers Marthe, qu'elle n'avait pas reconnue.

Celle-ci tourna la face, une face nerveusement amincie, pâle d'une émotion extraordinaire; elle ne parut
pas comprendre. Elle sortait comme d'un sommeil extatique, les paupières battantes.

- Eh bien, mesdames, eh bien? dit l'abbé, qui entr'ouvrit la porte du confessionnal.

Madame de Condamin se leva, souriante, obéissant à l'appel du prêtre. Mais, l'ayant reconnue, Marthe

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