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Émile Zola - La Bête humaine

VI

Un mois se passa, et un grand calme s'était fait de nouveau dans le logement que les Roubaud occupaient
au premier étage de la gare, au-dessus des salles d'attente. Chez eux, chez leurs voisins de couloir, parmi

ce petit monde d'employés, soumis à une existence d'horloge par l'uniforme retour des heures

réglementaires, la vie s'était remise à couler, monotone. Et il semblait que rien ne se fût passé de violent

ni d'anormal.

La bruyante et scandaleuse affaire Grandmorin, tout doucement, s'oubliait, allait être classée, par
l'impuissance où paraissait être la justice de découvrir le coupable. Après une prévention d'une quinzaine

de jours encore, le juge d'instruction Denizet avait rendu une ordonnance de non-lieu, à l'égard de

Cabuche, motivée sur ce qu'il n'existait pas contre lui de charges suffisantes; et une légende de police

était en train de se former, romanesque: celle d'un assassin inconnu, insaisissable, un aventurier du crime,

présent partout à la fois, que l'on chargeait de tous les meurtres et qui se dissipait en fumée, à la seule

apparition des agents. A peine quelques plaisanteries reparaissaient-elles de loin en loin sur ce légendaire

assassin, dans la presse de l'opposition, enfiévrée par l'approche des élections générales. La pression du

pouvoir, les violences des préfets lui fournissaient quotidiennement d'autres sujets d'articles indignés; si

bien que, les journaux ne s'occupant plus de l'affaire, elle était sortie de la curiosité passionnée de la

foule. On n'en causait même plus.

Ce qui avait achevé de ramener le calme chez les Roubaud, c'était l'heureuse façon dont venait de
s'aplanir l'autre difficulté, celle que menaçait de soulever le testament du président Grandmorin. Sur les

conseils de madame Bonnehon, les Lachesnaye avaient enfin consenti à ne pas attaquer ce testament,

dans la crainte de réveiller le scandale, très incertains aussi du résultat d'un procès. Et, mis en possession

de leur legs, les Roubaud se trouvaient, depuis une semaine, propriétaires de la Croix-de-Maufras, la

maison et le jardin, évalués à une quarantaine de mille francs. Tout de suite, ils avaient décidé de la

vendre, cette maison de débauche et de sang, qui les hantait ainsi qu'un cauchemar, où ils n'auraient point

osé dormir, dans l'épouvante des spectres du passé; et de la vendre en bloc, avec les meubles, telle qu'elle

était, sans la réparer ni même en enlever la poussière. Mais, comme, à des enchères publiques, elle aurait

trop perdu, les acheteurs étant rares qui consentiraient à se retirer dans cette solitude, ils avaient résolu

d'attendre un amateur, ils s'étaient contentés d'accrocher à la façade un immense écriteau, aisément lisible

des continuels trains qui passaient. Cet appel en grosses lettres, cette désolation à vendre, ajoutait à la

tristesse des volets clos et du jardin envahi par les ronces. Roubaud ayant absolument refusé d'y aller,

même en passant, prendre certaines dispositions nécessaires, Séverine s'y était rendue un après-midi; et

elle avait laissé les clefs aux Misard, en les chargeant de montrer la propriété, si des acquéreurs se

présentaient. On aurait pu s'y installer en deux heures, car il y avait jusqu'à du linge dans les armoires.

Et, rien dès lors n'inquiétant plus les Roubaud, ils laissaient donc couler chaque journée dans l'attente
assoupie du lendemain. La maison finirait par se vendre, ils en placeraient l'argent, tout marcherait très

bien. Ils l'oubliaient d'ailleurs, ils vivaient comme s'ils ne devaient jamais sortir des trois pièces qu'ils

occupaient: la salle à manger, dont la porte s'ouvrait directement sur le couloir; la chambre à coucher,

assez vaste, à droite; la cuisine, toute petite et sans air, à gauche. Même, devant leurs fenêtres, la

marquise de la gare, cette pente de zinc qui leur barrait la vue, ainsi qu'un mur de prison, au lieu de les

exaspérer comme autrefois, semblait les tranquilliser, augmentait la sensation d'infini repos, de paix

réconfortante où ils s'endormaient. Au moins, on n'était pas vu des voisins, on n'avait pas toujours devant

soi des yeux d'espions à fouiller chez vous; et ils ne se plaignaient plus, le printemps étant venu, que de la

chaleur étouffante, des reflets aveuglants du zinc, chauffé par les premiers soleils. Après la secousse

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