bibliotheq.net - littérature française
 

Émile Zola - La Bête humaine

Il faut dire que M. Denizet était prévenu, car, dès le commencement de son enquête, un ami lui avait
conseillé de se rendre à Paris, au ministère de la justice. Là, il avait longuement causé avec le secrétaire

général, M. Camy-Lamotte, personnage considérable, ayant la haute main sur le personnel, chargé des

nominations, en continuel rapport avec les Tuileries. C'était un bel homme, parti comme lui substitut,

mais que ses relations et sa femme avaient fait nommer député et grand officier de la Légion d'honneur.

L'affaire lui était arrivée naturellement entre les mains, le procureur impérial de Rouen, inquiet de ce

drame louche où un ancien magistrat se trouvait être la victime, ayant pris la précaution d'en référer au

ministre, qui s'était déchargé à son tour sur son secrétaire général. Et, ici, il y avait eu une rencontre: M.

Camy-Lamotte était justement un ancien condisciple du président Grandmorin, plus jeune de quelques

années, resté avec lui sur un pied d'amitié si étroite, qu'il le connaissait à fond, jusque dans ses vices.

Aussi parlait-il de la mort tragique de son ami avec une affliction profonde, et il n'avait entretenu M.

Denizet que de son désir ardent d'atteindre le coupable. Mais il ne cachait pas que les Tuileries se

désolaient de tout ce bruit disproportionné, il s'était permis de lui recommander beaucoup de tact. En

somme, le juge avait compris qu'il ferait bien de ne pas se hâter, de ne rien risquer sans approbation

préalable. Même il était revenu à Rouen avec la certitude que, de son côté, le secrétaire général avait

lancé des agents, désireux d'instruire l'affaire, lui aussi. On voulait connaître la vérité, pour la cacher

mieux, s'il était nécessaire.

Cependant, des jours se passèrent, et M. Denizet, malgré son effort de patience, s'irritait des plaisanteries
de la presse. Puis, le policier reparaissait, le nez au vent, comme un bon chien. Il était emporté par le

besoin de trouver la vraie piste, par la gloire d'être le premier à l'avoir flairée, quitte à l'abandonner, si on

lui en donnait l'ordre. Et, tout en attendant du ministère une lettre, un conseil, un simple signe, qui tardait

à venir, il s'était remis activement à son instruction. Sur deux ou trois arrestations déjà faites, aucune

n'avait pu être maintenue. Mais, brusquement, l'ouverture du testament du président Grandmorin réveilla

en lui un soupçon, dont il s'était senti effleuré dès les premières heures: la culpabilité possible des

Roubaud. Ce testament, encombré de legs étranges, en contenait un par lequel Séverine était instituée

légataire de la maison située au lieu dit la Croix-de-Maufras.

Dès lors, le mobile du meurtre, vainement cherché jusque-là, était trouvé: les Roubaud, connaissant le
legs, avaient pu assassiner leur bienfaiteur pour entrer en jouissance immédiate. Cela le hantait d'autant

plus, que M. Camy-Lamotte avait parlé singulièrement de madame Roubaud, comme l'ayant connue

autrefois chez le président, lorsqu'elle était jeune fille. Seulement, que d'invraisemblances, que

d'impossibilités matérielles et morales! Depuis qu'il dirigeait ses recherches dans ce sens, il butait à

chaque pas contre des faits qui déroutaient sa conception d'une enquête judiciaire classiquement menée.

Rien ne s'éclairait, la grande clarté centrale, la cause première, illuminant tout, manquait.

Une autre piste existait bien, que M. Denizet n'avait pas perdue de vue, la piste fournie par Roubaud
lui-même, celle de l'homme qui, grâce à la bousculade du départ, pouvait être monté dans le coupé.

C'était le fameux assassin introuvable, légendaire, dont tous les journaux de l'opposition ricanaient.

L'effort de l'instruction avait d'abord porté sur le signalement de cet homme, à Rouen d'où il était parti, à

Barentin où il devait être descendu; mais il n'en était rien résulté de précis, certains témoins niaient même

la possibilité du coupé réservé pris d'assaut, d'autres donnaient les renseignements les plus

contradictoires. Et la piste ne semblait devoir mener à rien de bon, lorsque le juge, en interrogeant le

garde-barrière Misard, tomba sans le vouloir sur la dramatique aventure de Cabuche et de Louisette, cette

enfant qui, violentée par le président, serait allée mourir chez son bon ami. Ce fut pour lui le coup de

foudre, d'un bloc l'acte d'accusation classique se formula dans sa tête. Tout s'y trouvait, des menaces de

mort proférées par le carrier contre la victime, des antécédents déplorables, un alibi invoqué

< page précédente | 53 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.