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Émile Zola - La Bête humaine

seul avec Séverine, derrière madame Lebleu, Pecqueux et Philomène, qui s'en allaient en chuchotant,
s'était cru forcé d'accompagner la jeune femme sous la marquise, jusqu'à l'escalier des employés, ne

trouvant rien à lui dire, retenu pourtant près d'elle, comme si un lien venait de se nouer entre eux.

Maintenant, la gaieté du jour avait grandi, le soleil clair montait vainqueur des brumes matinales, dans la

grande limpidité bleue du ciel; pendant que le vent de mer, prenant de la force avec la marée montante,

apportait sa fraîcheur salée. Et, comme il la quittait enfin, il rencontra de nouveau ses larges yeux, dont la

douceur terrifiée et suppliante l'avait si profondément remué.

Mais il y eut un léger coup de sifflet. C'était Roubaud qui donnait le signal du départ. La machine
répondit par un sifflement prolongé, et le train de neuf heures cinquante s'ébranla, roula plus vite,

disparut au loin, dans la poussière d'or du soleil.

IV

Ce jour-là, dans la seconde semaine de mars, M. Denizet, le juge d'instruction, avait mandé de nouveau à
son cabinet, au Palais de Justice de Rouen, certains témoins importants de l'affaire Grandmorin.

Depuis trois semaines, cette affaire faisait un bruit énorme. Elle avait bouleversé Rouen, elle passionnait
Paris, et les journaux de l'opposition, dans la violente campagne qu'ils menaient contre l'empire, venaient

de la prendre comme machine de guerre. L'approche des élections générales, dont la préoccupation

dominait toute la politique, enfiévrait la lutte. Il y avait eu, à la Chambre, des séances très orageuses:

celle où l'on avait disputé âprement la validation des pouvoirs de deux députés attachés à la personne de

l'empereur; celle encore où l'on s'était acharné contre la gestion financière du préfet de la Seine, en

réclamant l'élection d'un conseil municipal. Et l'affaire Grandmorin arrivait à point pour continuer

l'agitation, les histoires les plus extraordinaires circulaient, les journaux s'emplissaient chaque matin de

nouvelles hypothèses, injurieuses pour le gouvernement. D'une part, on laissait entendre que la victime,

un familier des Tuileries, ancien magistrat, commandeur de la Légion d'honneur, riche à millions, était

adonné aux pires débauches; de l'autre, l'instruction n'ayant pas abouti jusque-là, on commençait à

accuser la police et la magistrature de complaisance, on plaisantait sur cet assassin légendaire, resté

introuvable. S'il y avait beaucoup de vérité dans ces attaques, elles n'en étaient que plus dures à

supporter.

Aussi, M. Denizet sentait-il bien toute la lourde responsabilité qui pesait sur lui. Il se passionnait, lui
aussi, d'autant plus qu'il avait de l'ambition et qu'il attendait ardemment une affaire de cette importance,

pour mettre en lumière les hautes qualités de perspicacité et d'énergie qu'il s'accordait. Fils d'un gros

éleveur normand, il avait fait son droit à Caen et n'était entré qu'assez tard dans la magistrature, où son

origine paysanne, aggravée par une faillite de son père, avait rendu son avancement difficile. Substitut à

Bernay, à Dieppe, au Havre, il avait mis dix ans pour devenir procureur impérial à Pont-Audemer. Puis,

envoyé à Rouen comme substitut, il y était juge d'instruction depuis dix-huit mois, à cinquante ans

passés. Sans fortune, ravagé de besoins que ne pouvaient contenter ses maigres appointements, il vivait

dans cette dépendance de la magistrature mal payée, acceptée seulement des médiocres, et où les

intelligents se dévorent, en attendant de se vendre. Lui, était d'une intelligence très vive, très déliée,

honnête même, ayant l'amour de son métier, grisé de sa toute-puissance, qui le faisait, dans son cabinet

de juge, maître absolu de la liberté des autres. Son intérêt seul corrigeait sa passion, il avait un si cuisant

désir d'être décoré et de passer à Paris, qu'après s'être laissé emporter, au premier jour de l'instruction, par

son amour de la vérité, il avançait maintenant avec une extrême prudence, en devinant de toutes parts des

fondrières, dans lesquelles son avenir pouvait sombrer.

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