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Émile Zola - La Bête humaine

Et Jacques, avant de se décider à aller s'étendre sous quelque hangar de la station de Barentin, d'où il ne
devait repartir pour Le Havre qu'à sept heures vingt, demeura longtemps encore, immobile, obsédé. Puis,

l'idée du juge d'instruction qu'on attendait le troubla, comme s'il s'était senti complice. Dirait-il ce qu'il

avait vu, au passage de l'express? Il résolut d'abord de parler, puisque lui n'avait en somme rien à

craindre. Son devoir, d'ailleurs, n'était pas douteux. Mais, ensuite, il se demanda à quoi bon: il

n'apporterait pas un seul fait décisif, il n'oserait affirmer aucun détail précis sur l'assassin. Ce serait

imbécile de se mettre là-dedans, de perdre son temps et de s'émotionner, sans profit pour personne. Non,

non, il ne parlerait pas! Et il s'en alla enfin, et il se retourna deux fois, pour voir la bosse noire que le

corps faisait sur le sol, dans le rond jaune de la lanterne. Un froid plus vif tombait du ciel fumeux sur la

désolation de ce désert, aux coteaux arides. Des trains encore étaient passés, un autre arrivait, pour Paris,

très long. Tous se croisaient, dans leur inexorable puissance mécanique, filaient à leur but lointain, à

l'avenir, en frôlant, sans y prendre garde, la tête coupée à demi de cet homme, qu'un autre homme avait

égorgé.

III

Le lendemain, un dimanche, cinq heures du matin venaient de sonner à tous les clochers du Havre,
lorsque Roubaud descendit de la marquise de la gare, pour prendre son service. Il faisait encore nuit

noire; mais le vent, qui soufflait de la mer, avait grandi et poussait les brumes, noyant les coteaux dont

les hauteurs s'étendent de Sainte-Adresse au fort de Tourneville; tandis que, vers l'ouest, au-dessus du

large, une éclaircie se montrait, un pan de ciel, où brillaient les dernières étoiles. Sous la marquise, les

becs de gaz brûlaient toujours, pâlis par le froid humide et l'heure matinale; et il y avait là le premier train

de Montivilliers, que formaient des hommes d'équipe, aux ordres du sous-chef de nuit. Les portes des

salles n'étaient pas ouvertes, les quais s'étendaient déserts, dans ce réveil engourdi de la gare.

Comme il sortait de chez lui, en haut, au-dessus des salles d'attente, Roubaud avait trouvé la femme du
caissier, madame Lebleu, immobile au milieu du couloir central, sur lequel donnaient les logements des

employés. Depuis des semaines, cette dame se relevait la nuit, pour guetter mademoiselle Guichon, la

buraliste, qu'elle soupçonnait d'une intrigue avec le chef de gare, M. Dabadie. D'ailleurs, elle n'avait

jamais surpris la moindre chose, pas une ombre, pas un souffle. Et, ce matin-là encore, elle était vite

rentrée chez elle, ne rapportant que l'étonnement d'avoir aperçu, chez les Roubaud, pendant les trois

secondes mises par le mari à ouvrir et à refermer la porte, la femme debout dans la salle à manger, la

belle Séverine déjà vêtue, peignée, chaussée, elle qui d'habitude traînait au lit jusqu'à neuf heures. Aussi,

madame Lebleu avait-elle réveillé Lebleu, pour lui apprendre ce fait extraordinaire. La veille, ils ne

s'étaient pas couchés avant l'arrivée de l'express de Paris, à onze heures cinq, brûlant de savoir ce qu'il

advenait de l'histoire du sous-préfet. Mais ils n'avaient rien pu lire dans l'attitude des Roubaud, qui

étaient revenus avec leur figure de tous les jours; et, vainement, jusqu'à minuit, ils avaient tendu l'oreille:

aucun bruit ne sortait de chez leurs voisins, ceux-ci devaient s'être endormis tout de suite, d'un profond

sommeil. Certainement, leur voyage n'avait pas eu un bon résultat, sans quoi Séverine n'aurait pas été

levée à pareille heure. Le caissier ayant demandé quelle mine elle faisait, sa femme s'était efforcée de la

dépeindre: très raide, très pâle, avec ses grands yeux bleus, si clairs sous ses cheveux noirs; et pas un

mouvement, l'air d'une somnambule. Enfin, on saurait bien à quoi s'en tenir, dans la journée.

En bas, Roubaud trouva son collègue Moulin, qui avait fait le service de nuit. Et il prit le service, tandis
que Moulin causait, se promenait quelques minutes encore, tout en le mettant au courant des menus faits

arrivés depuis la veille: des rôdeurs avaient été surpris, au moment de s'introduire dans la salle de

consigne; trois hommes d'équipe s'étaient fait réprimander pour indiscipline; un crochet d'attelage venait

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