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Émile Zola - La Bête humaine

loin les portes des salles d'attente, tout en causant avec le chef de gare, quitta celui-ci, pour revenir près
de Séverine. Mais le wagon avait marché, ils durent rejoindre le compartiment vide, à quelques pas; et,

tournant le dos, il bousculait sa femme, il la fit monter d'un effort du poignet, tandis que, dans sa docilité

anxieuse, elle regardait instinctivement en arrière, pour savoir. C'était un voyageur attardé qui arrivait,

n'ayant à la main qu'une couverture, le collet de son gros paletot bleu relevé et si ample, le bord de son

chapeau rond si bas sur les sourcils, qu'on ne distinguait de la face, aux clartés vacillantes du gaz, qu'un

peu de barbe blanche. Pourtant, M. Vandorpe et M. Dauvergne s'étaient avancés, malgré le désir évident

que le voyageur avait de n'être pas vu. Ils le suivirent, il ne les salua que trois wagons plus loin, devant le

coupé réservé, où il monta en hâte. C'était lui. Séverine, tremblante, s'était laissée tomber sur la

banquette. Son mari lui broyait le bras d'une étreinte, comme une prise dernière de possession, exultant,

maintenant qu'il était certain de faire la chose.

Dans une minute, la demie sonnerait. Un marchand s'entêtait à offrir les journaux du soir, des voyageurs
se promenaient encore sur le quai, finissant une cigarette. Mais tous montèrent: on entendait venir, des

deux bouts du train, les surveillants fermant les portières. Et Roubaud, qui avait eu la surprise

désagréable d'apercevoir, dans ce compartiment qu'il croyait vide, une forme sombre occupant un coin,

une femme en deuil sans doute, muette, immobile, ne put retenir une exclamation de véritable colère,

lorsque la portière fut rouverte et qu'un surveillant jeta un couple, un gros homme, une grosse femme, qui

s'échouèrent, étouffant. On allait partir. La pluie, très fine, avait repris, noyant le vaste champ ténébreux,

que sans cesse traversaient des trains, dont on distinguait seulement les vitres éclairées, une file de petites

fenêtres mouvantes. Des feux verts s'étaient allumés, quelques lanternes dansaient au ras du sol. Et rien

autre, rien qu'une immensité noire, où seules apparaissaient les marquises des grandes lignes, pâlies d'un

faible reflet de gaz. Tout avait sombré, les bruits eux-mêmes s'assourdissaient, il n'y avait plus que le

tonnerre de la machine, ouvrant ses purgeurs, lâchant des flots tourbillonnants de vapeur blanche. Une

nuée montait, déroulant comme un linceul d'apparition, et dans laquelle passaient de grandes fumées

noires, venues on ne savait d'où. Le ciel en fut obscurci encore, un nuage de suie s'envolait sur le Paris

nocturne, incendié de son brasier.

Alors, le sous-chef de service leva sa lanterne, pour que le mécanicien demandât la voie. Il y eut deux
coups de sifflet, et là-bas, près du poste de l'aiguilleur, le feu rouge s'effaça, fut remplacé par un feu

blanc. Debout à la porte du fourgon, le conducteur-chef attendait l'ordre du départ, qu'il transmit. Le

mécanicien siffla encore, longuement, ouvrit son régulateur, démarrant la machine. On partait. D'abord,

le mouvement fut insensible, puis le train roula. Il fila sous le pont de l'Europe, s'enfonça vers le tunnel

des Batignolles. On ne voyait de lui, saignant comme des blessures ouvertes, que les trois feux de

l'arrière, le triangle rouge. Quelques secondes encore, on put le suivre, dans le frisson noir de la nuit.

Maintenant, il fuyait, et rien ne devait plus arrêter ce train lancé à toute vapeur. Il disparut.

II

A La Croix-de-Maufras, dans un jardin que le chemin de fer a coupé, la maison est posée de biais, si près
de la voie, que tous les trains qui passent l'ébranlent; et un voyage suffit pour l'emporter dans sa

mémoire, le monde entier filant à grande vitesse la sait à cette place, sans rien connaître d'elle, toujours

close, laissée comme en détresse, avec ses volets gris que verdissent les coups de pluie de l'ouest. C'est le

désert, elle semble accroître encore la solitude de ce coin perdu, qu'une lieue à la ronde sépare de toute

âme.

Seule, la maison du garde-barrière est là, au coin de la route qui traverse la ligne et qui se rend à

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