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Émile Zola - La Bête humaine

de faim et d'épuisement. La dame anglaise emporta ses deux filles à moitié endormies, le jeune homme
du Havre monta dans le même compartiment que la jolie femme brune, très languissante, en se mettant à

la disposition du mari. Et l'on eût dit, dans le gâchis de la neige piétinée, l'embarquement d'une troupe en

déroute, se bousculant, s'abandonnant, ayant perdu jusqu'à l'instinct de la propreté. Un instant, à la

fenêtre de la chambre, derrière les vitres, apparut tante Phasie, que la curiosité avait jetée bas de son

matelas, et qui s'était traînée, pour voir. Ses grands yeux caves de malade regardaient cette foule

inconnue, ces passants du monde en marche, qu'elle ne reverrait jamais, apportés par la tempête et

remportés par elle.

Mais Séverine était sortie la dernière. Elle tourna la tête, elle sourit à Jacques, qui se penchait pour la
suivre jusqu'à sa voiture. Et Flore, qui les attendait, blêmit encore, à cet échange tranquille de leur

tendresse. D'un mouvement brusque, elle se rapprocha d'Ozil, qu'elle avait repoussé jusque-là, comme si,

maintenant, dans sa haine, elle sentait le besoin d'un homme.

Le conducteur-chef donna le signal, la Lison répondit, d'un sifflement plaintif, et Jacques, cette fois,
démarra pour ne plus s'arrêter qu'à Rouen. Il était six heures, la nuit achevait de tomber du ciel noir sur la

campagne blanche; mais un reflet pâle, d'une mélancolie affreuse, demeurait au ras de la terre, éclairant

la désolation de ce pays ravagé. Et, là, dans cette lueur louche, la maison de la Croix-de-Maufras se

dressait de biais, plus délabrée et toute noire au milieu de la neige, avec son écriteau: «A vendre», cloué

sur sa façade close.

VIII

A Paris, le train n'entra en gare qu'à dix heures quarante du soir. Il y avait eu un arrêt de vingt minutes à
Rouen, pour donner aux voyageurs le temps de dîner; et Séverine s'était empressée d'envoyer une

dépêche à son mari, en le prévenant qu'elle ne rentrerait au Havre que par l'express du lendemain soir.

Toute une nuit à être avec Jacques, la première qu'ils passeraient ensemble, dans une chambre close,

libres d'eux-mêmes, sans crainte d'y être dérangés!

Comme on venait de quitter Mantes, Pecqueux avait eu une idée. Sa femme, la mère Victoire, était à
l'hôpital depuis huit jours, pour une foulure grave du pied, à la suite d'une chute; et, lui ayant en ville un

autre lit où coucher, ainsi qu'il le disait en ricanant, il avait trouvé d'offrir leur chambre à madame

Roubaud: elle y serait beaucoup mieux que dans un hôtel du voisinage, elle pourrait y rester jusqu'au

lendemain soir, comme chez elle. Tout de suite, Jacques s'était rendu compte du côté pratique de

l'arrangement, d'autant plus qu'il ne savait où mener la jeune femme. Et, sous la marquise, parmi le flot

des voyageurs débarquant enfin, lorsqu'elle s'approcha de la machine, il lui conseilla d'accepter, en lui

tendant la clef que le chauffeur lui avait remise. Mais elle hésitait, refusait, gênée par le sourire gaillard

de celui-ci, qui savait sûrement.

- Non, non, j'ai une cousine. Elle me mettra bien un matelas par terre.

- Acceptez donc, finit par dire Pecqueux, de son air de noceur bon enfant. Le lit est tendre, allez! et il est
grand, on y coucherait quatre!

Jacques la regardait, si pressant, qu'elle prit la clef. Il s'était penché, il lui avait soufflé à voix très basse:

- Attends-moi.

Séverine n'avait qu'à remonter un bout de la rue d'Amsterdam et à tourner dans l'impasse; mais la neige

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