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Émile Zola - L'Argent

cette cave, où l'or venait en pièces monnayées, d'où il partait en lingots, pour revenir en pièces et repartir
en lingots, indéfiniment, dans l'unique but de laisser aux mains du trafiquant quelques parcelles d'or.

Dès que Kolb, un homme petit, très brun, dont le nez en bec d'aigle, sortant d'une grande barbe, décelait
l'origine juive, eut compris l'offre de Saccard, que l'or courrait d'un bruit de grêle, il accepta.

" Parfait ! cria-t-il. Très heureux d'en être, si Daigremont en est ! Et merci de ce que vous vous êtes
dérangé ! "

Mais ils s'entendaient à peine, ils se turent, restèrent là un instant encore, étourdis, béats dans cette
sonnerie si claire et exaspérée, dont leur chair frémissait toute, comme d'une note trop haute tenue sans

fin sur les violons, jusqu'au spasme.

Dehors, malgré le beau temps revenu, une limpide soirée de mai, Saccard, brisé de fatigue, reprit un
fiacre pour rentrer. Une rude journée, mais bien remplie !

IV

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Des difficultés surgirent, l'affaire traîna, cinq mois s'écoulèrent sans que rien pût se conclure. On était
déjà aux derniers jours de septembre, et Saccard enrageait de voir que, malgré son zèle, de continuels

obstacles renaissaient, toute une série de questions secondaires, qu'il fallait résoudre d'abord, si l'on

voulait fonder quelque chose de sérieux et de solide. Son impatience devint telle, qu'il fut un moment sur

le point d'envoyer promener le syndicat, hanté et séduit par la brusque idée de faire l'affaire avec la

princesse d'Orviedo, toute seule. Elle avait les millions nécessaires au premier lancement, pourquoi ne les

mettrait-elle pas dans cette opération superbe, quitte à laisser venir la petite clientèle, lors des futures

augmentations du capital, qu'il projetait déjà ? Il était d'une bonne foi absolue, il avait la conviction de lui

apporter un placement où elle décuplerait sa fortune, cette fortune des pauvres, qu'elle répandrait en

aumônes plus larges encore.

Donc, un matin, Saccard monta chez la princesse, et, en ami doublé d'un homme d'affaires, il lui expliqua
la raison d'être et le mécanisme de la banque qu'il rêvait. Il dit tout, étala le portefeuille d'Hamelin, n'omit

pas une des entreprises d'Orient. Même, cédant à cette faculté qu'il avait de se griser de son propre

enthousiasme, d'arriver à la foi par son désir brûlant de réussir, il lâcha le rêve fou de la papauté à

Jérusalem, il parla du triomphe définitif du catholicisme, le pape trônant aux lieux saints, dominant le

monde, assuré d'un budget royal, grâce à la création du Trésor du Saint-Sépulcre. La princesse, d'une

ardente dévotion, ne fut guère frappée que de ce projet suprême, ce couronnement de l'édifice, dont la

grandeur chimérique flattait en elle l'imagination déréglée qui lui faisait jeter ses millions en bonnes

oeuvres d'un luxe colossal et inutile. Justement, les catholiques de France venaient d'être atterrés et irrités

de la convention que l'empereur avait conclu avec le roi d'Italie, par laquelle il s'engageait, sous de

certaines conditions de garantie, à retirer le corps de troupes français occupant Rome ; il était bien certain

que c'était Rome livrée à l'Italie, on voyait déjà le pape chassé, réduit à l'aumône, errant par les villes

avec le bâton des mendiants ; et quel dénouement prodigieux, le pape se retrouvant pontife et roi à

Jérusalem, installé là et soutenu par une banque dont les chrétiens du monde entier tiendraient à honneur

d'être les actionnaires ! C'était si beau, que la princesse déclara l'idée la plus grande du siècle, digne de

passionner toute personne bien née ayant de la religion. Le succès lui semblait assuré, foudroyant. Son

estime s'en accrut pour l'ingénieur Hamelin, qu'elle traitait avec considération, ayant su qu'il pratiquait.

Mais elle refusa nettement d'être de l'affaire, elle entendait rester fidèle au serment qu'elle avait fait de

rendre ses millions aux pauvres, sans jamais plus tirer d'eux un centime d'intérêt, voulant que cet argent

du jeu se perdît fût bu par la misère, comme une eau empoisonnée qui devait disparaître. L'argument que

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