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Émile Zola - L'Argent

une boîte de bonbons d'un franc à ses petites-filles. Et ce coup de coude, à cette minute, dans la fièvre
dont l'accès montait en lui, depuis qu'il tournait ainsi autour de la Bourse, coude, à cette minute, dans la

fièvre dont l'accès montait fut comme le cinglement, la poussée dernière qui le décida. Il avait achevé

d'enserrer la place, il donnerait l'assaut. C'était le serment d'une lutte sans merci : il ne quitterait pas la

France, il braverait son frère, il jouerait la partie suprême, une bataille de terrible audace, qui lui mettrait

Paris sous les talons, ou qui le jetterait au ruisseau, les reins cassés.

Jusqu'à la fermeture, Saccard s'entêta, debout à son poste d'observation et de menace. Il regarda le
péristyle se vider, les marches se couvrir de la lente débandade de tout ce monde échauffé et las. Autour

de lui, l'encombrement du pavé et des trottoirs continuait, un flot ininterrompu de gens, l'éternelle foule à

exploiter, les actionnaires de demain, qui ne pouvaient passer devant cette grande loterie de la

spéculation, sans tourner la tête, dans le désir et la crainte de ce qui se faisait là, ce mystère des

opérations financières, d'autant plus attirant pour les cervelles françaises, que très peu d'entre elles le

pénètrent.

II

Après sa dernière et désastreuse affaire de terrains, lorsque Saccard dut quitter son palais du parc
Monceau, qu'il abandonnait à ses créanciers, pour éviter une catastrophe plus grande, son idée fut d'abord

de se réfugier chez son fils Maxime. Celui-ci, depuis la mort de sa femme, qui dormait dans un petit

cimetière de la Lombardie, occupait seul un hôtel de l'avenue de l'Impératrice, où il avait organisé sa vie

avec un sage et féroce égoïsme ; il y mangeait la fortune de la morte sans une faute, en garçon de faible

santé que le vice avait précocement mûri ; et, d'une voix nette, il refusa à son père de le prendre chez lui,

pour continuer à vivre tous deux en bon accord, expliquait-il de son air souriant et avisé.

Dès lors, Saccard songea à une autre retraite. Il allait louer une petite maison à Passy, un asile bourgeois
de commerçant retiré, lorsqu'il se souvint que le rez-de-chaussée et le premier étage de l'hôtel d'Orviedo,

rue Saint-Lazare, n'étaient toujours pas occupés, portes et fenêtres closes. La princesse d'Orviedo,

installée dans trois chambres du second depuis la mort de son mari, n'avait pas même fait mettre

d'écriteau à la porte cochère, que les herbes envahissaient. Une porte basse, à l'autre bout de la façade,

menait au deuxième étage, par un escalier de service. Et, souvent en rapport d'affaires avec la princesse,

dans les visites qu'il lui rendait, il s'était étonné de la négligence qu'elle apportait à tirer un parti

convenable de son immeuble. Mais elle hochait la tête, elle avait sur les choses de l'argent des idées à

elle. Pourtant, lorsqu'il se présenta pour louer en son nom, elle consentit tout de suite, elle lui céda,

moyennant un loyer dérisoire de dix mille francs, ce rez-de-chaussée et ce premier étage somptueux,

d'installation princière, qui en valait certainement le double.

On se souvenait du faste affiché par le prince d'Orviedo. C'était dans le coup de fièvre de son immense
fortune financière, lorsqu'il était venu d'Espagne, débarquant à Paris au milieu d'une pluie de millions,

qu'il avait acheté et fait réparer cet hôtel, en l'attendant le palais de marbre et d'or dont il rêvait d'étonner

le monde. La construction datait du siècle dernier, une de ces maisons de plaisance, bâties au milieu de

vastes jardins par des seigneurs galants ; mais, démolie en partie, rebâtie dans de plus sévères

proportions, elle n'avait gardé, de son parc d'autrefois, qu'une large cour bordée d'écuries et de remises,

que la rue projetée du Cardinal-Fesch allait sûrement emporter. Le prince la tenait de la succession d'une

demoiselle Saint-Germain, dont la propriété s'étendait jadis jusqu'à la rue des Trois-Frères, l'ancien

prolongement de la rue Taitbout. D'ailleurs, l'hôtel avait conservé son entrée sur la rue Saint-Lazare, côte

à côte avec une grande bâtisse de la même époque, la Folie-Beauvilliers d'autrefois, que les Beauvilliers

occupaient encore, à la suite d'une ruine lente ; et eux possédaient un reste d'admirable jardin, des arbres

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