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Émile Zola - L'Argent

Petit, brun, très vif, joli homme, il venait d'hériter de la charge d'un de ses oncles, à trente-deux ans. Et il
semblait tout au convive qu'il avait en face de lui, un gros monsieur à figure rouge et rasée, le célèbre

Amadieu, que la Bourse vénérait, depuis son fameux coup sur les Mines de Selsis. Lorsque les titres

étaient tombés à quinze francs, et que l'on considérait tout acheteur comme un fou, il avait mis dans

l'affaire sa fortune, deux cent mille francs, au hasard, sans calcul ni flair, par un entêtement de brute

chanceuse. Aujourd'hui que la découverte de filons réels et considérables avait fait dépasser aux titres le

cours de mille francs, il gagnait une quinzaine de millions ; et son opération imbécile qui aurait dû le

faire enfermer autrefois, le haussait maintenant au rang des vastes cerveaux financiers. Il était salué,

consulté surtout. D'ailleurs, il ne donnait plus d'ordres, comme satisfait, trônant désormais dans son coup

de génie unique et légendaire. Mazaud devait rêver sa clientèle.

Saccard, n'ayant pu obtenir d'Amadieu même un sourire, salua la table d'en face, où se trouvaient réunis
trois spéculateurs de sa connaissance, Pillerault, Moser et Salmon.

" Bonjour ! ça va bien ?

- Oui, pas mal... Bonjour ! "

Chez ceux-ci encore, il sentit la froideur, l'hostilité presque. Pillerault pourtant, très grand, très maigre,
avec des gestes saccadés et un nez en lame de sabre, dans un visage osseux de chevalier errant, avait

d'habitude la familiarité d'un joueur qui érigeait en principe le casse-cou, déclarant qu'il culbutait dans

des catastrophes, chaque fois qu'il s'appliquait à réfléchir. Il était d'une nature exubérante de haussier,

toujours tourné à la victoire, tandis que Moser, au contraire, de taille courte, le teint jaune, ravagé par une

maladie de foie, se lamentait sans cesse, en proie à de continuelles craintes de cataclysme. Quant à

Salmon, un très bel homme luttant contre la cinquantaine, étalant une barbe superbe, d'un noir d'encre, il

passait pour un gaillard extraordinairement fort. Jamais il ne parlait, il ne répondait que par des sourires,

on ne savait dans quel sens il jouait, ni même s'il jouait ; et sa façon d'écouter impressionnait tellement

Moser, que souvent celui-ci, après lui avoir fait une confidence, courait changer un ordre, démonté per

son silence.

Dans cette indifférence qu'on lui témoignait, Saccard était resté les regards fiévreux et provocants,
achevant le tour de la salle. Et il n'échangea plus un signe de tête qu'avec un grand jeune homme, assis a

trois tables de distance, le beau Sabatani, un Levantin, à la face longue et brune, qu'éclairaient des yeux

noirs magnifiques, mais qu'une bouche mauvaise, inquiétante, gâtait. L'amabilité de ce garçon acheva de

l'irriter : quelque exécuté d'une Bourse étrangère, un de ces gaillards mystérieux aimé des femmes, tombé

depuis le dernier automne sur le marché, qu'il avait déjà vu à l'oeuvre comme prête-nom dans un désastre

de banque, et qui peu à peu conquérait la confiance de la corbeille et de la coulisse, par beaucoup de

correction et une bonne grâce infatigable, même pour les plus tarés.

Un garçon était debout devant Saccard.

" Qu'est-ce que monsieur prend ?

- Ah ! oui... Ce que vous voudrez, une côtelette, des asperges. "

Puis, il rappela le garçon.

" Vous êtes sûr que M. Huret n'est pas venu avant moi et n'est pas reparti ?

- Oh ! absolument sûr ! "

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