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Émile Zola - L'Argent

Saccard, lorsqu'il rentra, vit Mme Caroline enfoncée dans son travail, achevant, de sa ferme écriture, une
page du mémoire sur les chemins de fer d'Orient. Elle leva la tête, lui sourit d'un air paisible, tandis qu'il

effleurait des lèvres sa belle et rayonnante chevelure blanche.

" Vous avez beaucoup couru, mon ami ?

- Oh ! des affaires à n'en plus finir ! J'ai vu le ministre des Travaux publics, j'ai fini par rejoindre Huret,
j'ai dû retourner chez le ministre, où il n'y avait plus qu'un secrétaire... Enfin, j'ai la promesse pour là-bas.

"

En effet, depuis qu'il avait quitté la baronne Sandorff, il ne s'était plus arrêté, tout aux affaires, dans son
emportement de zèle accoutumé. Elle lui remit la lettre d'Hamelin, qui l'enchanta ; et elle le regardait

exulter du prochain triomphe, en se disant que, désormais, elle le surveillerait de près, afin d'empêcher

les folies certaines. Pourtant, elle ne parvenait pas à lui être sévère.

" Votre fils est venu vous inviter, au nom de Mme de Jeumont. "

Il se récria.

" Mais elle m'a écrit !... J'ai oublié de vous dire que j'y allais ce soir... Ce que cela m'assomme, fatigué
comme je suis ! "

Et il partit, après avoir de nouveau baisé ses cheveux blancs. Elle se remit à son travail, avec son sourire
amical, plein d'indulgence. N'était-elle pas seulement une amie qui se donnait ? La jalousie lui causait

une honte, comme si elle eût sali davantage leur liaison. Elle voulait être supérieure à l'angoisse du

partage, dégagée de l'égoïsme charnel de l'amour. Etre à lui, le savoir à d'autres, cela n'avait pas

d'importance. Et elle l'aimait pourtant, de tout son coeur courageux et charitable. C'était l'amour

triomphant, ce Saccard, ce bandit du trottoir financier, aimé si absolument par cette adorable femme,

parce qu'elle le voyait, actif et brave, créer un monde, faire de la vie.

VIII

Ce fut le 1er avril que l'Exposition universelle de 1867 ouvrit, au milieu de fêtes, avec un éclat triomphal.
La grande saison de l'empire commençait, cette saison de l'empire commençait, cette saison de gala

suprême, qui allait faire de Paris l'auberge du monde, auberge pavoisée, pleine de musiques et de chants,

où l'on mangeait, où l'on forniquait dans toutes les chambres. Jamais règne, à son apogée, n'avait

convoqué les nations à une si colossale ripaille. Vers les Tuileries flamboyantes, dans une apothéose de

féerie, le long défilé des empereurs, des rois et des princes, se mettait en marche des quatre coins de la

terre.

Et ce fut à la même époque, quinze jours plus tard, que Saccard inaugura l'hôtel monumental qu'il avait
voulu, pour y loger royalement l'Universelle. Six mois venaient de suffire, on avait travaillé jour et nuit,

sans perdre une heure, faisant ce miracle qui n'est possible qu'à Paris ; et la façade se dressait, fleurie

d'ornements, tenant du temple et du café-concert, une façade dont le luxe étalé arrêtait le monde sur le

trottoir. A l'intérieur, c'était une somptuosité, les millions des caisses ruisselant le long des murs. Un

escalier d'honneur conduisait à la salle du conseil, rouge et or, d'une splendeur de salle d'opéra. Partout,

des tapis, des tentures, des bureaux installés avec une richesse d'ameublement éclatante. Dans le sous-sol,

où se trouvait le service des titres, des coffres-forts étaient scellés, immenses, ouvrant des gueules

profondes de four, derrière les glaces sans tain des cloisons, qui permettaient au public de les voir, rangés

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