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Émile Zola - L'Argent

vraie souffrance.

Un soir, elle fut sur le point de parler. Saccard, que l'installation mesquine de l'Universelle désespérait,
venait de décider le conseil à louer le rez-de-chaussée de la maison voisine, pour agrandir les bureaux, en

attendant qu'il osât proposer la construction de l'hôtel luxueux de ses rêves. De nouveau, il faisait percer

des portes de communication, abattre des cloisons, poser encore des guichets. Et, comme elle revenait du

boulevard Bineau, désespérée d'une abomination de Victor, qui avait presque mangé l'oreille à un

camarade, elle le pria de monter avec elle, chez eux.

" Mon ami, j'ai quelque chose à vous dire. "

Mais, en haut, quand elle le vit, une épaule couverte de plâtre, enchanté d'une nouvelle idée
d'agrandissement qu'il venait d'avoir, celle de vitrer aussi la cour de la maison voisine, elle n'eut pas le

courage de le bouleverser, avec le déplorable secret. Non, elle attendrait encore, il faudrait bien que

l'affreux vaurien se corrigeât. Elle était sans force devant la peine des autres.

" Eh bien, mon ami, c'était pour cette cour. J'avais eu justement la même idée que vous. "

VI

Les bureaux de L'Espérance , le journal catholique en détresse que, sur l'offre de Jantrou, Saccard avait
acheté, pour travailler au lancement de l'Universelle, se trouvaient rue Saint-Joseph, dans un vieil hôtel

noir et humide, dont ils occupaient le premier étage, au fond de la cour. Un couloir partait de

l'antichambre, où le gaz brûlait éternellement ; et il y avait, à gauche, le cabinet de Jantrou, le directeur,

puis une pièce que Saccard s'était réservée, tandis que s'alignaient, à droite, la salle commune de la

rédaction, le cabinet du secrétaire, des cabinets destinés aux différents services. De l'autre côté du palier,

étaient installées l'administration et la caisse, qu'un couloir intérieur, tournant derrière l'escalier, reliait à

la rédaction.

Ce jour-là, Jordan, en train d'achever une chronique, dans la salle commune, où il s'était installé de bonne
heure pour n'être pas dérangé, en sortit comme quatre heures sonnaient, et vint trouver Dejoie, le garçon

de bureau, qui, à la flamme large du gaz, malgré la radieuse journée de juin qu'il faisait dehors, lisait

avidement le bulletin de la Bourse, qu'on apportait et dont il prenait le premier connaissance.

" Dites donc, Dejoie, c'est M. Jantrou qui vient d'arriver ?

- Oui, monsieur Jordan. "

Le jeune homme eut une hésitation, un court malaise qui l'arrêta pendant quelques secondes. Dans les
commencements difficiles de son heureux ménage, des dettes anciennes étaient tombées ; et, malgré sa

chance d'avoir trouvé ce journal où il plaçait des articles, il traversait une atroce gêne, d'autant plus

qu'une saisie-arrêt était mise sur ses appointements et qu'il avait à payer, ce jour-là, un nouveau billet,

sous la menace de voir ses quatre meubles vendus. Déjà, deux fois, il avait demandé vainement une

avance au directeur, qui s'était retranché derrière la saisie-arrêt faite entre ses mains.

Pourtant, il se décidait, s'approchait de la porte, lorsque le garçon de bureau reprit :

" C'est que M. Jantrou n'est pas seul.

- Ah !... Avec qui est-il ?

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