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Émile Zola - J'accuse

c'est lui qui rêva de l'étudier dans une pièce entièrement revêtue de glaces; c'est lui que le commandant
Forzinetti nous représente armé d'une lanterne sourde, voulant se faire introduire près de l'accusé

endormi, pour projeter sur son visage un brusque flot de lumière et surprendre ainsi son crime, dans

l'émoi du réveil. Et je n'ai pas à tout dire, qu'on cherche, on trouvera. Je déclare simplement que le

commandant du Paty de Clam, chargé d'instruire l'affaire Dreyfus, comme officier judiciaire, est, dans

l'ordre des dates et des responsabilités, le premier coupable de l'effroyable erreur judiciaire qui a été

commise.

Le bordereau était depuis quelque temps déjà entre les mains du colonel Sandherr, directeur du bureau
des renseignements, mort depuis de paralysie générale. Des «fuites» avaient lieu, des papiers

disparaissaient, comme il en disparaît aujourd'hui encore; et l'auteur du bordereau était recherché,

lorsqu'un a priori se fit peu à peu que cet auteur ne pouvait être qu'un officier de l'état-major, et un

officier d'artillerie: double erreur manifeste, qui montre avec quel esprit superficiel on avait étudié ce

bordereau, car un examen raisonné démontre qu'il ne pouvait s'agir que d'un officier de troupe.

On cherchait donc dans la maison, on examinait les écritures, c'était comme une affaire de famille, un
traître à surprendre dans les bureaux mêmes, pour l'en expulser. Et, sans que je veuille refaire ici une

histoire connue en partie, le commandant du Paty de Clam entre en scène, dès qu'un premier soupçon

tombe sur Dreyfus. A partir de ce moment, c'est lui qui a inventé Dreyfus, l'affaire devient son affaire, il

se fait fort de confondre le traître, de l'amener à des aveux complets. Il y a bien le ministre de la Guerre,

le général Mercier, dont l'intelligence semble médiocre; il y a bien le chef de l'état-major, le général de

Boisdeffre, qui paraît avoir cédé à sa passion cléricale, et le sous-chef de l'état- major, le général Gonse,

dont la conscience a pu s'accommoder de beaucoup de choses. Mais, au fond, il n'y a d'abord que le

commandant du Paty de Clam, qui les mène tous, qui les hypnotise, car il s'occupe aussi de spiritisme,

d'occultisme, il converse avec les esprits. On ne saurait concevoir les expériences auxquelles il a soumis

le malheureux Dreyfus, les pièges dans lesquels il a voulu le faire tomber, les enquêtes folles, les

imaginations monstrueuses, toute une démence torturante.

Ah! cette première affaire, elle est un cauchemar, pour qui la connaît dans ses détails vrais! Le
commandant du Paty de Clam arrête Dreyfus, le met au secret. Il court chez madame Dreyfus, la

terrorise, lui dit que, si elle parle, son mari est perdu. Pendant ce temps, le malheureux s'arrachait la

chair, hurlait son innocence. Et l'instruction a été faite ainsi, comme dans une chronique du XVe siècle,

au milieu du mystère, avec une complication d'expédients farouches, tout cela basé sur une seule charge

enfantine, ce bordereau imbécile, qui n'était pas seulement une trahison vulgaire, qui était aussi la plus

impudente des escroqueries, car les fameux secrets livrés se trouvaient presque tous sans valeur. Si

j'insiste, c'est que l'oeuf est ici, d'où va sortir plus tard le vrai crime, l'épouvantable déni de justice dont la

France est malade. Je voudrais faire toucher du doigt comment l'erreur judiciaire a pu être possible,

comment elle est née des machinations du commandant du Paty de Clam, comment le général Mercier,

les généraux de Boisdeffre et Gonse ont pu s'y laisser prendre, engager peu à peu leur responsabilité dans

cette erreur, qu'ils ont cru devoir, plus tard, imposer comme la vérité sainte, une vérité qui ne se discute

même pas. Au début, il n'y a donc, de leur part, que de l'incurie et de l'inintelligence. Tout au plus, les

sent-on céder aux passions religieuses du milieu et aux préjugés de l'esprit de corps. Ils ont laissé faire la

sottise.

Mais voici Dreyfus devant le conseil de guerre. Le huis clos le plus absolu est exigé. Un traître aurait
ouvert la frontière à l'ennemi pour conduire l'empereur allemand jusqu'à Notre-Dame, qu'on ne prendrait

pas des mesures de silence et de mystère plus étroites. La nation est frappée de stupeur, on chuchote des

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