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Émile Zola - Germinal

III, II

C'était le dernier dimanche de juillet, le jour de la ducasse de Montsou. Dès le samedi soir, les bonnes
ménagères du coron avaient lavé leur salle à grande eau, un déluge, des seaux jetés à la volée sur les

dalles et contre les murs; et le sol n'était pas encore sec, malgré le sable blanc dont on le semait, tout un

luxe coûteux pour ces bourses de pauvre. Cependant, la journée s'annonçait très chaude, un de ces lourds

ciels, écrasants d'orage, qui étouffent en été les campagnes du Nord, plates et nues, à l'infini.

Le dimanche bouleversait les heures du lever, chez les Maheu. Tandis que le père, à partir de cinq heures,
s'enrageait au lit, s'habillait quand même, les enfants faisaient jusqu'à neuf heures la grasse matinée. Ce

jour-là, Maheu alla fumer une pipe dans son jardin, finit par revenir manger une tartine tout seul, en

attendant. Il passa ainsi la matinée, sans trop savoir à quoi: il raccommoda le baquet qui fuyait, colla sous

le coucou un portrait du prince impérial qu'on avait donné aux petits. Cependant, les autres descendaient

un à un, le père Bonnemort avait sorti une chaise pour s'asseoir au soleil, la mère et Alzire s'étaient mises

tout de suite à la cuisine. Catherine parut, poussant devant elle Lénore et Henri qu'elle venait d'habiller;

et onze heures sonnaient, l'odeur du lapin qui bouillait avec des pommes de terre, emplissait déjà la

maison, lorsque Zacharie et Jeanlin descendirent les derniers, les yeux bouffis, bâillant encore.

Du reste, le coron était en l'air, allumé par la fête, dans le coup de feu du dîner, qu'on hâtait pour filer en
bandes à Montsou. Des troupes d'enfants galopaient, des hommes en bras de chemise traînaient des

savates, avec le déhanchement paresseux des jours de repos. Les fenêtres et les portes, grandes ouvertes

au beau temps, laissaient voir la file des salles, toutes débordantes, en gestes et en cris, du grouillement

des familles. Et, d'un bout à l'autre des façades, ça sentait le pain, un parfum de cuisine riche, qui

combattait ce jour-là l'odeur invétérée de l'oignon frit.

Les Maheu dînèrent à midi sonnant. Ils ne menaient pas grand vacarme, au milieu des bavardages de
porte à porte, des voisinages mêlant les femmes, dans un continuel remous d'appels, de réponses, d'objets

prêtés, de mioches chassés ou ramenés d'une claque. D'ailleurs, ils étaient en froid depuis trois semaines

avec leurs voisins, les Levaque, au sujet du mariage de Zacharie et de Philomène. Les hommes se

voyaient, mais les femmes affectaient de ne plus se connaître. Cette brouille avait resserré les rapports

avec la Pierronne. Seulement, la Pierronne, laissant à sa mère Pierron et Lydie, était partie de grand

matin pour passer la journée chez une cousine, à Marchiennes; et l'on plaisantait, car on la connaissait, la

cousine: elle avait des moustaches, elle était maître-porion au Voreux. La Maheude déclara que ce n'était

guère propre, de lâcher sa famille, un dimanche de ducasse.

Outre le lapin aux pommes de terre, qu'ils engraissaient dans le carin depuis un mois, les Maheu avaient
une soupe grasse et le boeuf. La paie de quinzaine était justement tombée la veille. Ils ne se souvenaient

pas d'un pareil régal. Même à la dernière Sainte-Barbe, cette fête des mineurs où ils ne font rien de trois

jours, le lapin n'avait pas été si gras ni si tendre. Aussi les dix paires de mâchoires, depuis la petite Estelle

dont les dents commençaient à pousser, jusqu'au vieux Bonnemort en train de perdre les siennes,

travaillaient d'un tel coeur, que les os eux-mêmes disparaissaient. C'était bon, la viande; mais ils la

digéraient mal, ils en voyaient trop rarement. Tout y passa, il ne resta qu'un morceau de bouilli pour le

soir. On ajouterait des tartines, si l'on avait faim.

Ce fut Jeanlin qui disparut le premier. Bébert l'attendait, derrière l'école. Et ils rôdèrent longtemps avant
de débaucher Lydie, que la Brûlé voulait retenir près d'elle, décidée à ne pas sortir. Quand elle s'aperçut

de la fuite de l'enfant, elle hurla, agita ses bras maigres, pendant que Pierron, ennuyé de ce tapage, s'en

allait flâner tranquillement, d'un air de mari qui s'amuse sans remords, en sachant que sa femme, elle

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